Extrait
Face au lac, «Genève» enlace la «Suisse». Étreinte coulée dans le bronze. Les deux statues, oeuvre de Robert Dorier, ont été érigées pour célébrer le cinquantenaire du rattachement de la République à la Confédération. Faut-il dire en quelle année le général Dufour a inauguré ce monument symbolique ? Certes, la chronologie structurant le passé. Mais les dates ne sont que des repères, des jalons. Des marque-pages dans le grand livre d'un destin exceptionnel, des références dans la comptabilité d'un historien. Et non des dizaines de chiffres que les collégiens doivent apprendre par coeur. L'essentiel est de comprendre l'étonnante aventure de cette fière cité que Pierre Matthieu, l'historiographe d'Henri IV, se résolut à décrire en ces termes : «L'humeur de cette ville est de toujours demeurer libre».
Les chiffres sont d'ailleurs parfois trompeurs. Retournons près de la statue de notre «Genève». Elle fut inaugurée le 20 septembre 1869, alors que la cérémonie avait été prévue logiquement en 1864 (soit un demi-siècle après le rattachement, voté par la Diète fédérale le 12 septembre 1814). Mais à la veille des flonflons patriotiques, des troubles sanglants éclatèrent à la suite d'une élection truquée. On attendit donc cinq ans que les esprits se calment. Autre détail qui montre comment on statufie l'Histoire : les deux modèles choisis pour représenter Genève et la Suisse étaient deux Savoyardes... Ne le répétez surtout pas !
Cette anecdote suffit à nous rendre méfiant. Parfois les récits officiels ont des trous, parfois la mémoire collective a des gouffres (autre rappel édifiant : nos édiles endimanchés fêtèrent, en 1793 et en grande pompe, la soit-disant maison natale de Jean-Jacques Rousseau au 27 de la rue de Chevelu, à Saint-Gervais. Alors que l'écrivain est né au 40 de la Grand-Rue, dans la Vieille-Ville...).
L'Histoire est rapportée selon les sensibilités du temps. Nombre de phrases historiques n'ont jamais été prononcées. Des héros légendaires n'ont jamais existé. Sous les tapis des nationalismes, des noirceurs ont été souvent dissimulées. Pas de ça chez nous ? Aucun peuple n'est à l'abri de ces dérives. Et l'Histoire est à réécrire chaque jour. Laissons cela aux historiens. Contentons-nous ici de nous servir de leurs livres et de notre rôle de «passeur». En nous efforçant de donner aux Genevois et à leurs visiteurs l'envie de redécouvrir, sans plonger dans de gros bouquins trop savants, le goût d'une fascinante aventure.
Ne quittons pas le groupe statuaire de Dorier. Notre «Genève» est une belle femme plantureuse, qui fait moins que son âge supposé : quelque 3000 ans ? En fait, personne ne sait exactement quand elle est née. Secret féminin légitime. Ses enfants - elle en a beaucoup adoptés au cours des siècles, venus de tous horizons, et continue inlassablement à le faire -, ses enfants aiment qu'elle leur raconte sa vie. Ses premiers vagissements, mais c'est si loin, son adolescence, plus excitante, son émancipation, quand elle rua dans les brancards. Un sacré caractère ! Ils sont fiers qu'elle se soit battue contre tous les asservissements, se soit défendue contre tous les conquérants. Ils sont fiers qu'elle ait eu autant de fierté.