En cet après-midi du 24 février 2003 à Saulieu, tout bascule. Que se passe-t-il dans la pensée du chef le plus charismatique, le plus flamboyant, le plus chaleureux de la cuisine française pour qu'à 52 ans il décide de mettre un terme à sa vie et à l'édifice qu'il avait bâti avec passion, courage et cette énergie conquérante qui l'animait: la niaque!
«La niaque, toujours la niaque!» comme il se plaisait à le marteler. Mais ce jour d'hiver 2003 elle n'aura pas suffi ou alors, par une emprise démoniaque, profitant d'un instant vulnérable, se sera faite fatale pour armer la main du désespoir.
«La niaque» c'était son credo, pas après pas, depuis son apprentissage en 1968, le secret de son endurance les jours de doute, l'aiguillon, l'antidote aux aléas, son ressort dans un éternel souci d'excellence et le marathon qu'il menait dans la folle course aux étoiles. A la force du poignet, il les avait décrochées vaillamment, brillamment, ces trois étoiles au Michelin qui couronnent encore sa maison, aujourd'hui. Elles étaient sa fierté depuis 1991, il ne les a jamais perdues.
Alors, il y a dix ans chacun détient son hypothèse face à l'énigme du suicide de Bernard Loiseau et la presse la sienne. La Côte d'Or à l'apogée de sa renommée incontestée vient d'accuser un entrefilet venimeux dans un journal. Dans un même temps, l'établissement est rétrogradé dans un des guides gastronomiques français. Est-ce alors la peur de descendre du sommet? D'être dégradé, manipulé par ceux qui offrent et reprennent le firmament au gré des notations fluctuantes? L'angoisse de devoir faire face aux réactions en bourse qui suivraient? La fatigue accumulée dans un rythme d'enfer jour après jour? Durant 27 ans, la pression qui l'avait conduit sans limite au bout de ses rêves l'avait aussi entrainé sournoisement dans la spirale diabolique de la dépression. Une dépendance excessive à la niaque qui, après le plaisir des étapes gagnées, s'est faite douleur en revers de médaille, démoniaque.
Comme un champion, las de se battre pour conserver sa place dans la cadence infernale qu'il s'est imposé sans relâche, après tant d'années d'efforts et de ténacité, tout va contribuer au geste du désespoir. Tout va se mêler jusqu'à l'insupportable. Dans l'obsession de maintenir l'équilibre de la rentabilité d'un établissement haut de gamme, d'en conserver la réputation acquise, dans la charge quotidienne des responsabilités d'un Chef tout aussi exigeant pour lui que pour ses équipes, la fatigue et la dépression peuvent alors se charger d'emboîter le pas du découragement... Il y a dix ans, la gastronomie française perdait son chef emblématique, profondément humain et artiste sur ses fourneaux.
Malgré le chagrin et l'entreprise colossale qui lui faisait face alors, Dominique, son épouse, a poursuivi avec le même courage et la même énergie conquérante l'oeuvre de son mari pour que brille longtemps le nom de Bernard Loiseau sur son empire. Avec pour legs, «La niaque en héritage»!