Extrait
Peu à peu, ces réactions - nécessaires pour se protéger, comme le lui soufflait son instinct - devinrent presque agréables. Son instinct évolua en actes conscients. Il n'attendait plus de stimuli extérieurs : ils naissaient directement en lui. Il se mit à bouger les bras, les jambes, à se retourner - au début par hasard, puis par un acte de volonté, avec une sensation de satisfaction. Il parvenait à se déplacer dans la chaleur de sa petite mer privée, d'une extrémité à l'autre, mais, en grandissant, ses limites commencèrent à se faire sentir. De temps en temps, une main ou un pied s'enfonçait dans une sorte de cloison molle, molle mais impossible à franchir. Il pouvait se déplacer vers l'avant, l'arrière, le haut, le bas, dans tous les sens, mais pas au-delà de cette cloison. Telle était sa limite.
L'instinct en lui se muait en pulsion, le poussant à accomplir des actes toujours plus violents. Chaque jour il grandissait, devenait plus fort, et cette réalité s'accompagnait d'une réduction sensible de sa mer privée. Bientôt, il serait trop gros pour son environnement. Il le sentait sans le savoir. En outre, il était de plus en plus troublé par des bruits faibles et lointains. Il avait jusqu'alors été baigné dans le silence, mais à présent les deux petits appendices de part et d'autre de sa tête paraissaient résonner de toutes sortes d'échos. Ces appendices remplissaient une fonction qu'il ne comprenait pas parce qu'il était incapable de réfléchir et il était incapable de réfléchir parce qu'il ne savait rien. Mais il ressentait les choses. Il était accessible aux sensations. Certaines fois, il avait envie d'ouvrir la bouche pour proférer un son, mais il ignorait ce qu'était un son et il ignorait qu'il en avait envie. Il ne savait rien - pour le moment. Il ne savait même pas qu'il ne savait rien. Il n'était qu'instinct. Et il était à la merci de son instinct car il ne savait rien.