Maman est morte. Depuis que c'est arrivé, tout le monde s'applique à gommer le mot. C'est à qui utilisera la meilleure périphrase: «Alors, ma pauvre, ta mère n'est plus avec nous», ou «Elle est décédée», «au ciel», «C'est fini». Certains s'aventurent sur le continent de son âme, prétendent qu'elle est plus heureuse là où elle est. Bien malin qui saura le certifier. Son corps est mort, voilà ce que je sais. Il vient d'être brûlé à mille degrés. De maman, il ne reste plus qu'un vase contenant une poudre blanche. Du blanc trop blanc, si vous voulez mon avis.
Ce qu'il reste de moi? Mieux vaut ne pas se poser la question.
Mon amie Marjolaine est la seule capable d'utiliser le mot tabou. - Comment ça, ta mère est morte? J'ai à peine eu le temps de partir en vacances que clac, tout est terminé? Il y a un mois, tout allait bien. Quatre semaines ont suffi pour que clac, l'affaire soit réglée. Je suis devenue orpheline - l'autre gros mot est lâché -, ainsi que mon frère Gaspard, dix-sept hivers, et ma soeur Joséphine, dix-neuf printemps. Maman nous annonce qu'elle est malade un soir de fin novembre, alors que je rentre de chez Marjo et que Joséphine travaille ses cours. A première vue, il s'agit d'un soir ordinaire, j'ai passé deux heures à ricaner, avachie sur le lit de ma copine face à mes exercices de maths. Sauf que, telle une mère chatte, maman rassemble ses petits, leur donne un coup de langue et déclare ce qu'il y a à déclarer. Sobre et simple, comme à son habitude: - J'ai des maux de tête depuis quelque temps. Le médecin m'a demandé de faire des examens. Malheureusement, c'est une tumeur au cerveau. Il y a peu de chances que je m'en sorte. Mes enfants, il va falloir se soutenir. Son visage est calme, elle semble avoir digéré l'information avec flegme et sérénité. Du moins, c'est ce qu'il semble. Naturellement, tel n'est pas notre cas. De la tempête qui suit, je ne garde pas un souvenir précis; c'est sa retenue qui reste gravée en moi. Le sourire de maman, qui continue d'être lumineux, ses consolations, ses gestes maternels. Un crabe lui bouffe le cerveau, mais elle se débrouille pour garder force et courage - apparemment. Par comparaison, je deviens alternativement tigresse furieuse et ourse mal léchée ne supportant aucune contrariété.