«Je ne dirai rien. Je ne leur raconterai pas la guerre, la vraie. Ils ne comprendraient pas», se dit Marius Malaguet en entrant dans le métro. Rasséréné, il observa les gens mal réveillés puis s'intéressa à ce train électrique rouge et vert qui filait dans des tunnels. Toutes les deux minutes, la rame vomissait son monde dans ces stations souterraines carrelées comme des pissotières, puis ses portes se fermaient dans un grand chuintement, clos par un claquement sec. Il descendit gare de Lyon, suivit la foule dans les couloirs éclairés par quantité d'ampoules nues, s'agaça de cette fourmilière. Elle lui rappelait celles que, géant incertain, il éventrait enfant. Il n'était ni taupe ni rat pour ainsi courir sous terre, mais une bête de surface. Un chien peut-être, dressé à ramener les vaches folâtres. Un corniaud, évidemment. Le flux pressé se scindait. Il prit le couloir de gauche, suivit sans y penser une silhouette longue au buste étroit. La robe fluide descendait jusqu'à des bottines claires à grand talon. Son volumineux chapeau lui fit songer à un nid de pie. Une bien belle pie. Soulevant le bas de sa jupe, elle grimpa vélocement vers la sortie. Il entrevit ses chevilles fines avant qu'elle ne passe le haut des marches et s'enfonce sur la place. Quand il atteignit la surface, elle s'éloignait. La dépasser pour la voir de face l'eût obligé à courir. Il se l'interdit et la chance lui sourit. Avait-elle senti son regard la caresser? Elle se retourna, le regarda d'un air doux. Savait-elle seulement qu'il était officier? En cette fin août 1918, tout le monde connaissait les grades. Tout le monde était concerné. La vie du boulevard l'étourdit. Fiacres, camions à chevaux et taxis-autos se croisaient en tous sens. Sur le trottoir, un gamin se curait le nez, une grosse dame pérorait, un bébé piaillait, un vieux beau se pavanait. Ces gens, ces voitures, et même cette fille qui lui avait souri, n'existaient pas. Il allait se réveiller, retrouver la réalité, les tranchées, la mort qui vous traque et massacre l'imprudent comme le lion dévore la bête malade. Il ne rêvait pas. Il connaissait mal la ville, pas du tout le quartier. Demander où se trouvait la gare lui parut ridicule. Levant les yeux, il reconnut la tour de l'horloge. L'oeil cyclopéen marquait 18 h 12. Il avait une demi-heure d'avance. Tandis qu'il regardait, la grande aiguille chuta d'une minute. Son barda à l'épaule, il traversa le boulevard. Un lourd carton pesait à son bras. «Pathéphone réflexe n° 19» y était écrit. Il avait voulu offrir aux «femmes» des colifichets à la mode, mais avait été incapable de les choisir. Alors, il avait acheté deux romans de Delly pour Jeanne et, folie, ce gramophone pour sa mère. Il aurait préféré lui apporter des livres, mais elle ne savait pas lire. Plusieurs fois il avait voulu lui apprendre. Elle avait toujours refusé prétextant le manque de temps. C'était vrai, bien sûr, mais il y avait autre chose, une sorte de résignation acharnée à sa vie de servante, presque d'esclave. En expiation de quoi? En revanche, elle s'émerveillait de la musique d'église ou de la fanfare du 14 Juillet. Marius était donc certain qu'elle écouterait ses disques jusqu'à l'usure. Il lui en apporterait d'autres, si toutefois il survivait. Il eut un sourire amer. Dans la gare, il fut saisi par la grande rumeur ferroviaire, sifflets des locomotives, ample souffle des convois qui s'ébranlent, gémissements titanesques des freins, brouhaha de la foule. Suie, fer chaud, huile machine mêlaient leurs effluves. Un mélange indistinct de vapeur blanche et de fumée charbonneuse stagnait sous l'énorme marquise de verre encrassée.