Extrait
Le lecteur trouvera dans ces pages le récit d'un voyage au Bhoutan que ma femme et moi voulions faire depuis quelques mois dans ce royaume himalayen, isolé et secret. Partant de Calcutta, nous avons remonté le fleuve sacré Brahmapoutre, puis fait route vers Darjeeling au Bengale-Occidental. Nous voulions nous approcher progressivement du Bhoutan.
Coincé entre la Chine et l'Inde, à l'est du Népal, protégé du Tibet au nord par de hautes montagnes que la neige et les glaciers ne quittent pas, au sud par une jungle épaisse et par le fleuve Brahmapoutre, le Bhoutan est très peu connu car il est resté longtemps fermé à l'étranger. Royaume indépendant, il a lentement sécrété ses propres principes démocratiques et sa philosophie : le «bonheur national brut». De quoi aiguiser la curiosité du monde.
Par leurs sonorités, les noms mêmes des régions qui l'avoisinent - l'Assam, l'Arunachal Pradesh, le Myanmar, le Bangladesh, le Nagaland, le Mizoram, le Manipur, le Tripura - évoquent un monde du passé, sauvage, fait de splendeurs et de cruautés. Le Bengale, les cités de Calcutta et de Bhubaneshwar offrent les figurations contrastées de l'hindouisme, de l'ancienne puissance commerciale et industrielle de l'ère victorienne et de l'atroce misère des populations de la rue. Les longs fleuves légendaires trouvent leur source sur les plateaux himalayens : à l'ouest, l'Indus, le Gange ; le Brahmapoutre au centre ; le Mékong, plus à l'est ; l'lrrawaddy vers le Myanmar, et en Chine, le Yangzi Jiang et le Huang He (fleuve Jaune). Tous ont inspiré de brillantes civilisations et attiré, depuis Alexandre arrêté sur l'Indus, ceux qui ont voulu les remonter jusqu'à leurs sources.
Comment le petit royaume du Bhoutan peut-il exister encore dans un cadre géographique où dominent de vastes déserts, des étendues glacées, de grandes forêts, les rizières, où poussent toutes les fleurs, toutes les plantes et les fruits des Indes orientales, où vivent de grandes espèces animales qui frappent l'imagination : rhinocéros, tigres, panthères et léopards des neiges ? Comment ce pays a-t-il résisté à des peuples voisins combatifs ? Et d'où lui vient cette idée du «bonheur national brut» ? Est-elle passéiste ou complètement innovante ?
Le Bhoutan est présent depuis plusieurs années dans quelques institutions internationales de première importance : Nations unies, Banque asiatique de développement, Association sud-asiatique pour la coopération régionale (ASACR). Il a sans doute appris du monde plus que le monde n'a appris de lui. Dans sa nature profonde, il semble passionnant : s'il s'est protégé de l'univers, est-ce pour rester lui-même ? Le Bhoutan serait-il, en quelque sorte, un pays fossile ? Troublant destin. Nous avions envie d'aller voir.