- Attends-moi ici, je n'en ai pas pour longtemps, dis-je au chauffeur de la voiture de location. Je vérifiai dans le rétroviseur que mon foulard me couvrait bien les cheveux, mais pas d'inquiétude: il faisait si chaud qu'il me collait au front. Dès ma descente de l'auto, l'air brûlant du désert se referma sur moi comme la gueule d'une fournaise. En plein mois d'août, la chaleur était insupportable. L'espace d'un instant, je fus tentée de remonter en voiture pour retrouver l'étreinte artificielle de la climatisation. Mais non, impossible, inutile même d'y penser. Je rajustai mon sac à main à mon épaule et me mis en route d'un pas rapide. Longeant les tombes hindoues et bahaïes, je m'approchai de la foule en train de se rassembler. Les fosses communes, probablement. Une étendue informe d'herbe et de terreau, sans même une clôture. Les corps de milliers d'opposants politiques, tombés sous les coups des Pasdaran, avaient été entassés là, les uns sur les autres, comme des épis fauchés. Ils ne méritaient ni un enterrement ni une sépulture dans un cimetière musulman. Zedd-e enghelab, contre-révolutionnaires. "Pas de cérémonie. On vous fera peut-être savoir où est le corps." Les familles des condamnés n'avaient droit à rien d'autre. Elles apprenaient leur mort après des semaines, des mois de silence, d'incertitude, d'absence. Il en avait été ainsi pour Javad.