Extrait
Dans son ouvrage paru en traduction française sous le titre Origine et sens de l'histoire (1954), le philosophe allemand Karl Jaspers identifiait ce qu'il a appelé la «période axiale» de l'histoire humaine. Il désignait par là les six siècles s'étendant entre 800 et 200 avant Jésus-Christ où sont apparues, dans les différentes civilisations humaines alors existantes dans le monde, deux mutations intellectuelles et spirituelles qui ont définitivement marqué l'évolution humaine jusqu'à nos jours : l'éveil de la conscience philosophique et l'aube des grandes religions mondiales (judaïsme, bouddhisme, confucianisme). Cette double évolution allait transformer les normes morales jusque-là établies et dominantes, pour les fonder progressivement sur la double base de la Raison et de la Révélation.
On peut se demander si, depuis le Siècle des lumières jusqu'à ce jour, nous n'avons pas assisté et n'assistons pas toujours à une nouvelle «période axiale», par la remise en question à la fois de la Raison et de la Révélation. À la suprématie de la Raison, on a opposé la puissance des sentiments, des affects, des pulsions, de l'inconscient. La Révélation a été battue en brèche, entre autres, par la vision évolutionniste de l'hominisation. La philosophie a dû quitter les hauteurs métaphysiques pour se laisser imprégner par les sciences, les sciences humaines, la linguistique. La religion a perdu le vaste champ d'influence qu'elle occupait traditionnellement dans l'espace public. Ce qui s'appelle la modernité a frappé de plein fouet l'ensemble de l'ordre religieux qui fut longtemps régnant. Nous vivons le désenchantement du monde.