Les dessins d'Unica Zürn sont souvent si denses que leur aspect sème le désarroi. Ses carnets, qui lui offraient un soutien quotidien pendant ses stages à l'asile, sont remplis de compositions très ornementées et complexes. Certes, bon nombre de ces dessins sont d'ordre documentaire, puisque étroitement liés aux circonstances évoquées dans les écrits autobiographiques: ils expliquent la disposition des lieux où Zürn se trouve et les états bizarres dans lesquels elle se sent plonger. Mais la plupart des dessins sont des expressions autonomes que l'on aurait tort de considérer comme de simples suppléments à sa prose. Parfois hâtives, le plus souvent passionnément scrutées et élaborées, ces images ont de quoi nous fasciner et nous occuper longuement. Il faut les regarder de près et sans présomption pour les apprécier à leur juste valeur. Commenter ces oeuvres graphiques insolites n'est pas facile. Convient-il de s'appuyer sur l'hypothèse médicale et de chercher dans l'amas des traits l'empreinte lisible de telle ou telle aberration mentale attestée par la psychiatrie? Le jeu semblerait un peu futile: fort de la notion qu'une psychose se manifeste toujours sans ambages, on se félicite d'en saisir l'indice indéniable dans tel motif - le morcellement de l'anatomie? l'omniprésente image de l'oeil? Mais cela ne va pas, à moins de nuancer notre interprétation pour tenir compte de la polyvalence des symboles visuels, ainsi que du vocabulaire tout aussi dérangeant de beaucoup d'artistes modernes non susceptibles d'attributions psychiatriques. Et le contexte historique et culturel? Ne faudrait-il pas plutôt considérer ces croquis déliés comme une ultime réponse à l'injonction surréaliste de témoigner «des ondulations les plus imperceptibles du flux de la pensée», à la manière d'un André Masson durant sa période automatique de 1923 -19262? Dessins composés dans la transe, dans la pure insouciance, alors; ou bien dans un état second qui n'empêche pas une part de lucidité, voire de jugement et de contrôle? Dans le volume intitulé Unica Zürn. Bilder 1953-1970, qui en 1998 réunissait l'oeuvre graphique de Zürn pour la première fois, Wolfgang Knapp insiste sur le fait que ces expressions imagées sont à la fois le fait d'états psychiques d'ordre nettement introspectif et le produit d'intentions esthétiques conscientes: il s'agirait donc de dessins faits à dessein.