Quelques mois avant l'événement qui allait bouleverser son existence, Vincent avait été convié, ainsi que tout le personnel de l'agence, à une soirée de gala organisée au musée des Arts forains, dans les anciennes caves à vin de Bercy. L'après-midi du même jour, au théâtre de Neuilly-sur-Seine, avait eu lieu la convention annuelle sur le thème «Explorer de nouveaux mondes, agir en entrepreneurs responsables». L'occasion, pour les dirigeants, de faire le bilan de l'année écoulée et de brosser la stratégie et les objectifs de l'agence pour les mois à venir. Rythmée à coups de tables rondes, d'invités surprise et de vidéo-projections sur écrans géants, la cérémonie ne manquait pas d'allant. Après un duplex avec New York (sous la neige), puis le récit d'un explorateur qui avait traversé la Kalmoukie à dos de mulet (message: nous sommes tous des aventuriers), une musique rappelant le I will survive de la Coupe du monde 1998 donna le signal de la remise des «Awards», trophée du meilleur plan com"par-ci, de la meilleure campagne d'affichage par-là. Vincent, primé deux ans plus tôt pour un astucieux teasing sur les culs de bus, ne fut cette fois pas des lauréats. Dix-neuf heures trente, «et maintenant, clama le directeur de l'agence en dénouant sa cravate et en la faisant tournoyer à la manière d'un lasso, place à la fête, tous à Bercy!» cependant qu'une pluie de paillettes et de confettis s'abattait sur la scène. La «fête» fut conforme à ce qu'on pouvait attendre de cette sorte d'événement - amusante pour qui était décidé à s'y amuser, languissante pour qui passer la nuit avec ses collègues de travail, fussent-ils d'agréables compagnons au quotidien, relève des heures sup" non rémunérées. Bien qu'appartenant plutôt à cette seconde catégorie, Vincent n'eut pas trop à se faire prier tant l'ambiance qui régnait ici, cocktail d'allégresse enfantine et de cacophonie débridée, invitait à la récréation et au lâcher prise: tout autour de lui, ce n'étaient que manèges de chevaux de bois, limonaires, trains fantômes, jeux de tir, chamboule-tout, montagnes russes, autos tamponneuses, marchands de beignets, de nougat et de barbe à papa... Au retour du week-end, Vincent retrouverait sa photo épinglée parmi d'autres aux murs de la cafét', images bientôt relayées par la messagerie interne, où on le verrait hilare, rougeaud, le front en nage, embarquer sur le Grand Canal à bord d'une gondole vénitienne ou prendre la pose devant un carillon de tubes métalliques.