L'HOMME s'avançait d'un pas ferme sur le sentier qui longe le lac de Zurich. Parfois, il s'arrêtait pour contempler l'étendue liquide et lumineuse que ne ridait aucun souffle de vent. Grand, blond, large d'épaules, la bouche sensuelle, la carrure massive d'un travailleur de la terre, Carl Gustav Jung, quarante ans en cette année 1915, dégageait une impression de force primitive, à la fois physique, mentale et spirituelle. Ses yeux bruns toujours en éveil erraient à la surface du lac, puis ils se détournèrent sur les petits sommets arides qui l'entouraient, et le regard se perdit dans le ciel d'un bleu intense. Ses yeux se mirent à briller, comme s'ils reflétaient le soleil, mais c'est d'un soleil intérieur qu'ils brûlaient. Il murmura: «Te réfères-tu ou non à l'infini?» Et il reprit son chemin le long du lac. Il revivait intensément les péripéties, parfois les drames de sa vie. Sa naissance en 1875 sur les bords lumineux du lac de Constance, l'enfance entre un père dépressif, petit pasteur de campagne, et une mère hantée par le monde occulte; le collège de Bâle, puis l'université; la mort tragique de son père, l'école de médecine de Bâle, le choix difficile mais fascinant de la spécialité de psychiatrie, qui lui avait été comme imposée de l'intérieur, son admission dans la fameuse clinique universitaire du Burghölzli de Zurich, son stage à l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris, auprès de Pierre Janet, son heureux mariage avec la séduisante et riche Emma, les enfants, les maîtresses, la rencontre décisive de Freud, leur association enthousiaste et périlleuse. Bientôt la renommée. Mais rien ne pouvait le combler. Il venait pourtant de construire avec Emma, sur les bords du lac de Zürich, à huit kilomètres de la ville, cette belle villa dont il apercevait les toits entre les grands arbres. Il y recevait une clientèle choisie, des patients aisés, sans doute, mais dont la vie psychique perturbée les plongeait dans la souffrance et dans la nuit. Sa vocation le conduisait: guérir la souffrance. Mais aussi, mais d'abord, comprendre les mécanismes de l'esprit, une tentative que la plupart de ses collègues jugeaient insensée. C'est ainsi qu'aux côtés de Freud (et de quelques autres novateurs), il était devenu psychanalyste, jusqu'à être officiellement désigné comme son dauphin, son fils spirituel, mais sans jamais se départir d'une liberté de pensée qui irritait le maître de Vienne et laissait présager des orages et des ruptures.