Extrait
Jeunesse et apprentissage
En Bretagne, chez nous, au salon, une gravure montre le premier zeppelin venu bombarder Paris le 20 mars 1915, saluant ainsi ma naissance pendant la Première Guerre mondiale qui a opposé l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie au reste du monde.
Mon premier souvenir date de 1918 : une nuit à Paris (chez ma tante Loulou), bombardé par la grosse Bertha, canon allemand à longue portée. Je me cachai sous le piano ; jaloux, je voyais mes grands cousins qui avaient le droit de regarder par la fenêtre.
Mon père était mort dans un combat aérien trois ans plus tôt.
Ma jeunesse a été une longue maladie : atteint de tuberculose et d'un ulcère à l'estomac, soigné en sanatorium à partir de l'âge de 7 ans et pendant près de dix ans. Je n'étais pas trop bête puisque malgré ce handicap, après le baccalauréat, je rentrais en hypotaupe (mathématiques supérieures) puis en taupe (mathématiques spéciales) au lycée Jeanson-de-Sailly pour être reçu à l'Ecole centrale mais refusé à l'École polytechnique (l'X) en 1935.
Certes, dans ma jeunesse, je ne désobéissais pas de façon congénitale et systématique. La preuve : mon arrière-grand-père alsacien ayant opté pour la France après 1870 avait instauré une tradition : elle voulait que ceux qui héritaient de quelques gènes mathématiques entrent à l'École polytechnique. La voie avait été tracée par mon grand-père, mon père et son frère ; elle sera suivie plus tard par un de mes fils, un petit-fils, quelques cousins et neveux. Et donc, j'ai obéi à mon devoir familial qui m'imposait de refaire une année de taupe au lycée Louis-le-Grand pour être reçu dans cette école en 1936.
Un souvenir me revient à l'esprit. Lors d'un séjour en Autriche à Gmunden, c'était l'année de la Nuit des longs couteaux, le chancelier Dollfus avait été assassiné. De là, je suis allé à Vienne pour tenter de rejoindre les troupes antinazies du Graf von Starhemberg, mais déçu, je fus refusé parce que j'étais étranger. Ma conscience politique s'ébauchait.
Pas très bon élève à l'X, j'avais été choisi par mes camarades pour animer un groupe (la Khommiss) qui se donnait pour objectif de contrer certains excès de l'administration militaire.
Je suis sorti 37e de cette école avec beaucoup de chance, cela m'a permis de choisir le corps du génie maritime, malgré mes mauvaises notes de discipline ; j'espérais ainsi voir du pays. J'embarquais alors sur le navire-école de la marine, la Jeanne-d'Arc en octobre 1938 : Dakar, les Antilles, le Brésil, l'Uruguay, l'Argentine, le détroit de Magellan, le Chili, l'Equateur, Panama, La Nouvelle-Orléans. Mais le navire a été rappelé en France en raison des tensions Pourquoi les sous-marins ? Mon père était mort en combat aérien, ma mère n'aurait pas supporté que je sois aviateur ; il ne me restait qu'une possibilité pour évoluer dans le domaine tridimensionnel : les sous-marins.
À la section réparation je suis chargé du grand carénage de quatre sous-marins côtiers de 600 tonnes : Minerve, Junon, Orion et Ondine (annexe II). Il s'agit de la vérification et de l'entretien annuel de la coque, des ballasts, des batteries, des lignes d'arbres et plus généralement des équipements intérieurs.
Nous vivons alors la «drôle de guerre», l'insouciance règne. Par exemple, au cours d'un voyage à Mulhouse, un général m'emmène au bord du Rhin. Les Allemands s'activent de l'autre côté. À ma question : «Pourquoi ne tirez-vous pas dessus ?», le général réplique : «Mais, ils répondraient !»internationales : les Antilles, Dakar, et enfin le retour définitif. Encore de mauvaises notes en discipline.
Au moment de la déclaration de guerre entre l'Allemagne et la coalition de la France et de la Grande-Bretagne, en octobre 1939, j'entre à l'École du génie maritime à Paris (boulevard Victor), puis à Lorient. La scolarité est abrégée par la guerre. Sorti dans un bon rang, je demande à être affecté à Cherbourg pour être sûr de m'occuper de sous-marins. Mon voeu a été exaucé.