Tous les mercredis à 13 heures, je vais chercher le fils de mon ami, Enzo, pour l'emmener à son cours de tennis. Enzo, ado de douze ans, râleur, jamais content ni de lui ni des autres, m'accueille par un: «On va être en retard! - OK! Un: tu me dis bonjour; deux: tu chausses tes baskets! - Bonjour!» grognonne-t-il, tout en laçant ses chaussures. Pour moi, c'est déjà une victoire! Non pas qu'il ait dit bonjour - même si le ton n'était pas très chaleureux -, mais qu'il s'exécute. Vous avez déjà vu un ado lacer ses baskets? Une demi-heure plus tard, je le dépose devant le tennis. «A tout à l'heure!» lui dis-je. Tout concentré qu'il est (on va dire ça!), il file et je vois sa mince silhouette disparaître dans le hall du cours de tennis. «Toi, mon bonhomme, tu ne perds rien pour attendre!» pensé-je un peu chiffonnée. Il ressort une heure plus tard, enchanté par son cours. Il me déverse un flot de «j'ai vaincu untel, trois sets à deux! Le prof m'a appris à faire des revers!» etc., tout en dévorant la part de gâteau au chocolat achetée une demi-heure plus tôt à la pâtisserie du coin. Soudain très sérieux, il demande: «Tu as vu le dernier épisode de Bob l'éponge?» Je dis non. «Je te raconte?» Je dis oui. Le gamin raconte alors un épisode de son feuilleton télé préféré. Il y met du coeur, change de voix pour que je puisse bien me représenter les différents personnages. Je ris quand il faut, je m'étonne quand il fait des effets de manche pour rendre son récit plus passionnant... bref: je joue l'auditrice passionnée... Et soudain, j'ai un flash! Ce gosse se raccroche à tout ce qui peut le faire rêver afin de changer son quotidien en un monde drôle et merveilleux. Le problème est que, chez lui, personne ne l'écoute. Il reste «petit-bonhomme» alors qu'il a douze ans et qu'il voudrait tant qu'on le prenne pour le grand garçon qu'il est déjà un peu! J'hésite, puis je demande: «Tu aimes les histoires qui parlent de la mer, des océans...? - Ouais. - Si je te racontais comment un enfant comme toi, un peu solitaire, un peu indifférent, a réussi à réaliser sa vie telle qu'il l'avait imaginée? Il s'était dit: "J'irai au bout de mes rêves". Son idéal a été de prendre un bateau et de courir de par le monde. Il y est parvenu et il suscite encore aujourd'hui l'admiration de tous, ou presque! Ça te dirait? - Ouais! Vas-y, pour voir!» fait-il en rigolant. «Eh bien, pensé-je, il va falloir être à la hauteur!» «Tu sais, l'histoire est assez longue... - Ouais! Ouais! Raconte!»