Sans avoir consulté la carte de la Havane, je sais que de mon hôtel, il me faudrait trop de temps pour aller à pied jusqu'à l'Opéra. Un taxi coco est là justement qui attend patiemment devant le hall. Le conducteur dont la moustache surligne des gencives roses aux petites dents blanches me gratifie d'un large sourire et me fait un signe de bienvenue très «latino». La direction indiquée et la course entamée, je suis littéralement pétrifiée de sentir mon chauffeur accélérer puis freiner à tout instant. Le voici qui frôle une magnifique Américaine en évitant le choc de justesse, dans une allègre embardée. Incapable de me contenir, je laisse échapper alors un strident «Oh, aïe, aïe!» en pensant au petit déjeuner que je viens de prendre, tout à la peur de me retrouver à cheval sur le guidon et lui, de le voir suspendu au carénage de l'engin. Il est apparemment surpris par ce manque de confiance et répond d'une voix perchée: «Pas de mal!... Tu as vu la superbe Chevrolet!» en frôlant à nouveau une autre clinquante vieille voiture. Je ferme instinctivement les paupières et serre le siège à me casser les ongles; advienne que pourra! Quelques centaines de mètres plus loin, je me surprends à regarder du coin de l'oeil ces gros bonbons jaunes acidulés bien ronds et rutilants qui me semblent beaucoup plus sûrs que celui qui m'a embarquée. Si seulement j'avais eu la bonne idée de choisir pour taxi l'un de ces merveilleux vestiges des années 1950!Je reste un bon moment de l'autre côté de l'avenue à contempler l'Opéra. Je lève très haut les yeux à me dévisser la tête, avide de saisir la lyre que me tend une muse ailée. Sa robe vaporeuse me rappelle la célèbre Alicia Alonso. Puis je me rends compte que ce sont des anges qui m'invitent gracieusement à entrer dans le temple de la musique. Une lumière matinale magnifie l'imposant édifice. Sa façade massive se charge d'une solennité musicale sous l'effet d'optique des colonnes changées en tuyaux d'orgues. La blancheur du bâtiment du XIXe siècle transpose le panorama en 3D. Humble et admirative devant le monument, je suis soudain prise de trac. C'est comme si j'avais une représentation dont j'aurais oublié le texte et perdu le costume, absolument comme dans les cauchemars les plus effrayants des postulants aux premiers Prix de Comédie, dans les Conservatoires! Après avoir traversé la grande avenue, je réalise que le temple de la musique classique est fermé. En effet en consultant une brochure, j'apprends que c'est aujourd'hui jour de relâche. A qui vais-je m'adresser pour obtenir plus de détails sur le personnage cité dans l'article? Qui vais-je sonder pour apprendre quelque chose de cette fille énigmatique? Peut-être la rencontrerai-je?