Une abbesse meurt en laissant derrière elle le souvenir de sa bonté et de sa piété. De sa sainteté, tout simplement. Les amis du monastère, les familles des religieuses, les petites gens des alentours, les bourgeois des villes voisines se mettent à venir prier près de son tombeau, à l'invoquer pour obtenir son intercession. On parle d'elle, on se raconte ce qu'on a entendu dire à son sujet. Le temps passe. Peu à peu, comme les ondes se propagent à la surface d'un étang, le renom de la sainte abbesse se répand toujours plus loin. Les récits qu'on s'est transmis d'une génération à l'autre s'enrichissent et s'altèrent, ce qui est inévitable dans la tradition orale. Et, un jour, on décide d'écrire la légende de celle^que tant de pèlerins vénèrent. Il convient de ne pas se méprendre: au Moyen Âge, une légende n'est pas un conte, une histoire pour amuser les petits enfants ou pour faire frémir à la veillée. «Legenda» signifie en latin «ce qu'il faut lire». La légende médiévale est le récit de la vie d'un saint ou d'une sainte tel qu'il est admis dans l'Église; elle inspire des textes liturgiques. Mais on doit se garder aussi de considérer ce récit comme «historique» au sens où on l'entend maintenant. Le Moyen Âge ne se faisait pas du tout la même idée de l'Histoire que nous: l'investigation du passé avec des méthodes scientifiques ne l'effleurait pas. On racontait à sa manière ce qu'on savait ou pensait savoir. C'est ainsi que, au Xe siècle, un auteur tout à fait anonyme a composé en latin la plus vieille version écrite connue de la Vie de sainte Odile. Depuis, au fil du temps, de nombreux récits s'y sont ajoutés, les uns vraisemblables, les autres moins, échos de traditions nées tout près ou fort loin. La ferveur populaire les a accueillis volontiers et il n'y a pas lieu de les mépriser. Seulement, on a un peu oublié à quoi ressemblait la légende d'origine et c'est dommage. En effet, même si elle a été écrite deux siècles après la mort d'Odile, elle reste la version la plus proche de l'époque où la sainte abbesse a vécu. C'est elle que nous voulons retrouver ici. (...)