L’« homme au contretemps », un amateur de causeries à bâtons rompus qui, finalement, ne sut jamais faire un livre, voilà Diderot tel qu’on se l’est représenté jusqu’à l’époque d’Émile Faguet, et peut-être aujourd’hui encore.
Les Lettres à Sophie Volland révèlent un tout autre aspect de l’homme, de l’artiste et du philosophe. La liaison est omniprésente dans ce texte où Diderot témoigne, malgré les « pas glissants », d’une belle fidélité à sa maîtresse. Figure centrale et unificatrice, incarnation du mythe de l’amour vertueux qui fit rêver le XVIIIe siècle, Louise Henriette Volland, dite « Sophie » , a d’abord été un guide dans la quête du bonheur.
Forme hybride mêlant tous les sujets, tous les styles et tous les tons - causerie, gazette, histoire véritable, conte, roman-, la correspondance de Diderot nous invite à réviser les frontières entre les genres mais sans jamais sacrifier l’unité profonde des « chaînons imperceptibles ».
Enfin, ces lettres que Proust tenait pour le « chef-d’œuvre de Diderot » permettent de réparer l’injustice stylistique qui lui a trop longtemps été faite. Loin de n’avoir illustré que le trop fameux « style coupé » et la prose d’idées, en effet, Diderot doit au contraire trouver sa place au premier plan parmi les promoteurs de la prose poétique, au même titre que Bossuet, Fénelon, Rousseau ou Chateaubriand.