Beckett supposait toujours l'échange verbal saturé de mauvaise compréhension. C'était du reste une attitude qu'il partageait avec les philosophes allemands du langage, qui depuis le XVIIIe siècle, avaient battu en brèche la claire compréhension cartésienne. La "machine verbale", plutôt que d'accoucher de l'humanité, n'en finissait donc plus de produire des monstruosités et des significations débiles. Et l'homme en souffrait. Tiré à hue et à dia, l""ou-bien"le faisait vaciller : tel l'âne de Buridan, comment choisir entre deux significations fondamentalement privées de sens ? Ne parvenant pas à éviter le marécage de l'entre-deux, nous bavassions sans grande conviction… L'hommage de Nancy Huston à Beckett n'est au fond qu'une leçon de langue beckettienne. Comme si cette dernière était une matière dont chacun pouvait s'assurer désormais. Après Beckett, nul ne pouvait plus être dans aucune langue. Mais il en restait une pour dire cela : la sienne, précisément. Curieux paradoxe... Ou plutôt, curieux aveuglement : toute langue ne se déploie-t-elle pas, justement, sur son manque de substance ? Si bien que faire de Beckett un idiome, ne revient-il pas à combler l'entre-deux qu'il avait pointé pour parler une langue morte, de trop bien savoir s'exprimer ? L'inquiétude qui avait poussé Beckett à parcourir une langue aux usages vacillants, a disparu ici, pour faire place à une belle habileté d'écriture, certes, mais trop convenue pour n'être pas, justement, l'empêchement de la langue que Beckett dénonçait.--Joël Jégouzo-- -- Urbuz.com"