Géographe et économiste, présidente de l'organisation humanitaire "Action contre la faim" qui lutte contre les famines depuis 1979, Sylvie Brunel ouvre son livre par une citation d'Amartya Sen: "La prévention des famines met en jeu des mesures si faciles que la véritable énigme tient à ce qu'elles continuent à sévir." Comment expliquer que la famine puisse persister? Par famine, il faut entendre "une rupture absolue de nourriture pour des populations entières alors que rien n'est fait pour interrompre le processus". Et toutes les famines contemporaines, remarque l'auteur, s'expliquent par une rupture politique et sociale qui empêche les réponses classiques à la famine de pouvoir être mobilisées. Cet ouvrage, nourri de près de 20 ans d'expérience humanitaire dans la lutte contre la faim, entend dresser une typologie des famines afin d'en comprendre les vraies raisons, et donc de pouvoir lutter efficacement contre elles. Trois types de famines sont ainsi distinguées: les famines niées, les famines exposées, les famines créées. Les premières sont des famines traditionnelles, visant à faire disparaître des populations indésirables, qui sont devenues niées afin d'empêcher que se mobilise l'aide. Depuis la fin de la guerre froide, d'autres famines se sont généralisées: leur but est d'utiliser les populations comme appât pour une assistance internationale de plus en plus lente et difficile à mobiliser en dehors des situations d'urgence. Ces famines "utilitaires" sont dites exposées lorsqu'elles tirent parti de difficultés préexistantes (entretenues par les autorités politiques en place); elles sont qualifiées de famines créées lorsque rien n'aurait dû faire basculer un peuple dans la famine si sa privation de nourriture n'avait été méthodiquement orchestrée dans un but de propagande. Ce livre analytique montre clairement, à l'aide de cette typologie et de nombreux exemples l'illustrant (on trouvera notamment un inventaire des famines au XXe siècle), ce qui différencie fondamentalement la malnutrition et la famine, la première étant le produit du sous-développement, la seconde de la géopolitique. Par ailleurs, selon Sylvie Brunel, alors que l'on peut tout à fait, techniquement, nourrir une humanité de plus en plus nombreuse, la question (rhétorique) est de savoir si la faim de certains n'est pas un fait socialement accepté. Cet essai dévoile les logiques à l'œuvre qui font des famines "l'argument des conflits modernes". En conclusion, l'auteur allègue que l'aide inconditionnellement délivrée est néfaste et qu'il est nécessaire de cesser d'encourager les régimes affameurs. --Benjamin Delannoy -- Futuribles