Extrait
Introduction
Enfant, je n'étais pas sage. J'accumulais les frasques, et lorsque mon père me demandait, excédé : «Mais qu'est-ce qui t'a pris, pourquoi as-tu fait ça ?», je savais pertinemment qu'aucune réponse, fût-elle la plus inventive, ne serait assez convaincante pour m'éviter une sévère correction. Invariablement, je finissais par lui répondre, comme pour botter en touche : «Parce que j'avais envie.» En général, la volée de bois vert n'était pas loin.
Lorsque j'ai émis le désir de participer à la Bouvet Guyane 2009, course transatlantique à la rame, j'ai de nouveau eu droit à cette question : «Pourquoi ?» Ma famille, mes amis, les badauds, tout le monde me demandait inlassablement : «Pourquoi ? Qu'est-ce qui vous pousse à commettre cette folie ?», «Pourquoi vous aventurer sur un si petit bateau ?», «À la rame ? ! Mais pourquoi ?», «Pourquoi laisser votre femme, vos enfants ?» Pourquoi ? Pourquoi ? ! Alors, je me suis surpris à répondre, avec le brin de provocation qui insupportait mon père : «Parce que j'avais envie.» Immédiatement, la distance s'installait entre le monde et moi.
Néanmoins, un réseau informel s'est constitué autour de mon projet. D'abord sceptiques, les plus sages sont devenus peu à peu mes fervents ambassadeurs auprès des sponsors potentiels et des partenaires institutionnels, quand ils ne se retroussaient pas les manches pour aider à la construction du canot. «On est bien obligés de s'y mettre, sinon, il n'y arrivera jamais.» C'était sans doute vrai. Il faut croire que ma folie douce avait quelque chose de contagieux.
Malgré la formidable énergie collective qui m'a porté sur la ligne de départ et conduit de l'autre côté de l'Atlantique, la question est toujours restée sans réponse : pourquoi ?
Si de nombreux marins se sont professionnalisés dans la pratique de la voile et ont voué leur vie à la course au large, il n'en est pas de même dans la famille de l'aviron océanique. À part une poignée d'aventuriers qui sillonnent les mers du globe à longueur d'année, tous les autres sont de véritables amateurs. Les skippers de la Bouvet Guyane 2012 sont ingénieur, chaudronnier, directrice artistique, menuisier, professeur de sciences ou commerçant. Certains d'entre eux avouent être de piètres rameurs, d'autres ne connaissent de la mer que les plages françaises. Qu'est-ce qui pousse un homme ou une femme à mettre sa famille, son travail et ses amis entre parenthèses pendant des mois pour aller traverser un océan à la rame en solitaire, sans assistance et sans escale sur un canot de huit mètres de long ?
S'il ne prétend pas apporter de réponse, ce livre tente de délivrer quelques éléments de compréhension. Il est la somme des récits des concurrents de la Bouvet Guyane 2012, dont le départ a été donné le 29 janvier à Dakar pour les conduire à Cayenne une quarantaine de jours et quelque six cent mille coups d'aviron plus tard.
Ce sont les rameurs qui écrivent, peut-être pour essayer de percer eux-mêmes le mystère de cette force qui les a poussés à partir. Au fil des pages, ils nous emmènent dans leurs minuscules embarcations pour nous faire partager leurs doutes, leurs frayeurs ou leurs joies avec force, parfois avec humour, toujours avec humilité face aux éléments. Des proches également nous livrent leurs témoignages : routeur, conjoint, accompagnateur... Certains skippers avaient emporté un carnet qu'ils remplissaient, ou bien ils griffonnaient notes et impressions en marge de leur livre de bord. D'autres étaient équipés d'un dictaphone. Bien sûr, la retranscription écrite de leurs enregistrements gomme le fracas des vagues qui viennent s'écraser sur la coque de leur cabine et les émotions que l'on peut entendre dans leur voix aux moments les plus forts. Néanmoins, nous sommes avec eux, qu'ils rient, qu'ils pleurent, qu'ils parlent d'abandon ou de ligne d'arrivée. Et qu'ils soient parvenus au bout de leur périple ou qu'ils aient dû renoncer, leur victoire est d'y être allés, de s'être engagés dans cette aventure à nulle autre pareille.
Enfant, je n'étais pas sage. J'accumulais les frasques, et lorsque mon père me demandait, excédé : «Mais qu'est-ce qui t'a pris, pourquoi as-tu fait ça ?», je savais pertinemment qu'aucune réponse, fût-elle la plus inventive, ne serait assez convaincante pour m'éviter une sévère correction. Invariablement, je finissais par lui répondre, comme pour botter en touche : «Parce que j'avais envie.» En général, la volée de bois vert n'était pas loin.
Lorsque j'ai émis le désir de participer à la Bouvet Guyane 2009, course transatlantique à la rame, j'ai de nouveau eu droit à cette question : «Pourquoi ?» Ma famille, mes amis, les badauds, tout le monde me demandait inlassablement : «Pourquoi ? Qu'est-ce qui vous pousse à commettre cette folie ?», «Pourquoi vous aventurer sur un si petit bateau ?», «À la rame ? ! Mais pourquoi ?», «Pourquoi laisser votre femme, vos enfants ?» Pourquoi ? Pourquoi ? ! Alors, je me suis surpris à répondre, avec le brin de provocation qui insupportait mon père : «Parce que j'avais envie.» Immédiatement, la distance s'installait entre le monde et moi.
Néanmoins, un réseau informel s'est constitué autour de mon projet. D'abord sceptiques, les plus sages sont devenus peu à peu mes fervents ambassadeurs auprès des sponsors potentiels et des partenaires institutionnels, quand ils ne se retroussaient pas les manches pour aider à la construction du canot. «On est bien obligés de s'y mettre, sinon, il n'y arrivera jamais.» C'était sans doute vrai. Il faut croire que ma folie douce avait quelque chose de contagieux.
Malgré la formidable énergie collective qui m'a porté sur la ligne de départ et conduit de l'autre côté de l'Atlantique, la question est toujours restée sans réponse : pourquoi ?
Si de nombreux marins se sont professionnalisés dans la pratique de la voile et ont voué leur vie à la course au large, il n'en est pas de même dans la famille de l'aviron océanique. À part une poignée d'aventuriers qui sillonnent les mers du globe à longueur d'année, tous les autres sont de véritables amateurs. Les skippers de la Bouvet Guyane 2012 sont ingénieur, chaudronnier, directrice artistique, menuisier, professeur de sciences ou commerçant. Certains d'entre eux avouent être de piètres rameurs, d'autres ne connaissent de la mer que les plages françaises. Qu'est-ce qui pousse un homme ou une femme à mettre sa famille, son travail et ses amis entre parenthèses pendant des mois pour aller traverser un océan à la rame en solitaire, sans assistance et sans escale sur un canot de huit mètres de long ?
S'il ne prétend pas apporter de réponse, ce livre tente de délivrer quelques éléments de compréhension. Il est la somme des récits des concurrents de la Bouvet Guyane 2012, dont le départ a été donné le 29 janvier à Dakar pour les conduire à Cayenne une quarantaine de jours et quelque six cent mille coups d'aviron plus tard.
Ce sont les rameurs qui écrivent, peut-être pour essayer de percer eux-mêmes le mystère de cette force qui les a poussés à partir. Au fil des pages, ils nous emmènent dans leurs minuscules embarcations pour nous faire partager leurs doutes, leurs frayeurs ou leurs joies avec force, parfois avec humour, toujours avec humilité face aux éléments. Des proches également nous livrent leurs témoignages : routeur, conjoint, accompagnateur... Certains skippers avaient emporté un carnet qu'ils remplissaient, ou bien ils griffonnaient notes et impressions en marge de leur livre de bord. D'autres étaient équipés d'un dictaphone. Bien sûr, la retranscription écrite de leurs enregistrements gomme le fracas des vagues qui viennent s'écraser sur la coque de leur cabine et les émotions que l'on peut entendre dans leur voix aux moments les plus forts. Néanmoins, nous sommes avec eux, qu'ils rient, qu'ils pleurent, qu'ils parlent d'abandon ou de ligne d'arrivée. Et qu'ils soient parvenus au bout de leur périple ou qu'ils aient dû renoncer, leur victoire est d'y être allés, de s'être engagés dans cette aventure à nulle autre pareille.