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BENJAMIN A MONTAIGNE

Code EAN13: 9782718605609

Auteur : CIXOUS HELENE

Éditeur : GALILEE


   Arrêt de commercialisation
Il y a des voyages dangereux, ceux que l'on fait trop tard, ou en allant justement où l'on ne voulait pas aller. C'est ce qui est arrivé aux deux vieilles soeurs Selma et Jennie Jonas, ma mère et ma tante. A 90 ans aller à Osnabrück où elles n'étaient pas retournées depuis 55 ans pour s'y casser le nez à la demande de la Mairie de la petite ville allemande, un Voyage totalement de travers. Montaigne aussi partit pour un voyage de dix-sept mois en Italie, pensant que mourir à cheval était la meilleure mort, sans penser un instant qu'il n'y a rien de pire pour le malade de la pierre qu'il était que chevaucher Bordeaux-Paris-Allemagne-Italie-Rome-Bordeaux, et croyant mieux vivre, il risquait mourir. "Mais où est passé notre Osnabrück ? Et nous les deux soeurs Jonas où nous sommes-nous engagées croyant rentrer chez nous dans notre petite ville et tout à coup les vieilles juives qui n'étaient pas mortes nous nous sommes retrouvées perdues et remplacées et changées en fantômes d'anciennes habitantes que les nouveaux habitants de notre ancienne petite ville totalement reconstruite ont accueillies avec cet excès de ménagement réservé aux revenants. On nous a invitées à notre désintégration il ne faut pas le dire. Ils ont fait venir des photos animées. Partout nous avons été comme images ou doublures d'antan une Selma à la place de Selma une Jennie à la place de Jennie. Si je savais écrire je raconterais cette histoire fantastique on nous a invitées au théâtre de notre mise à l'ombre." J'aurais du empêcher cette expédition, pensais-je, tout d'un coup j'ai eu peur, je croyais voir les deux soeurs pour la dernière fois. Les deux vieilles passent devant moi en jacassant, ma mère devant, une force, ma tante Jennie avait tellement rapetissé que je ne voyais plus sa figure. Le porte de la cuisine claque violemment. Je me suis mise à enregistrer "leurs vies" en cachette c'était plus fort que moi, rien ne pouvait m'arrêter, je devais aller jusqu'au bout de ce "voyage" secret. Et de quoi parlaient-elles ? De tout ce qu'il ne faut pas dire. Tout ce qui n'avait jamais été dit dans la famille et donc entre elles depuis un siècle presque avait surgi sous le coup du Voyage, tout ce qui n'a jamais été pensé, pesé, mesuré, les secrets, les folies, les misères et leurs contraires, les complexités philosophiques et, au milieu de cette mer, se dresse la photo de Benjamin en costume de marin, le huitième enfant, le plus jeune frère de ma grand-mère, Benjamin le banni, celui que la famille à l'unanimité avait renvoyé se perdre corps et biens aux Etats-Unis afin de dé-tacher au plus vite l'impeccable âme allemande de la famille sur laquelle le jeune homme avait fait tache. Benjamin, songeais-je, le prénom de "Tout ce qu'il ne faut pas dire". Elles parlaient et il s'agissait d'une vertigineuse réflexion à deux voix sur l'idée d'être-juif ou juive plus ou moins en quelque sorte quoique allemande et d'autant plus allemande que juive et vice versa, idée d'une complexité folle et profonde grâce à laquelle le séjour à Osnabrück les avait obligées à se mesurer. A Paris le thème "juif" on parle seulement dix pour cent disait ma mère. A Birmingham maybe thirty percent disait ma tante. Mais en Allemagne leur pays natal elles avaient brusquement été obligées de jouer le rôle juif cent pour cent, elles n'avaient plus été, sauf actrices dans le rôle de juives ce qu'elles ne furent jamais. Mais ça il ne faut pas le dire. Ma mère, philosophe à la Montaigne qu'elle n'a jamais lu, dit : "Tous dans cette famille nous sommes des vrais faux Juifs. Que nous ne sommes pas vraiment juifs c'est vrai mais il ne suffit pas de le dire. Il suffit de le dire pour que ça devienne aussi faux. On ne peut pourtant pas ne pas. Nous disons que nous sommes juifs pour ne pas dire le contraire. Mais nous ne disons pas que nous ne sommes pas pour ne pas offenser la religion que nous respectons et n'avons pas. Nous avons l'idée de la chose que nous n'avons jamais eue. Mais cela il ne faut pas le dire." Il ne faut pas le dire, disaient-elles, devant les "étrangers." Et elles m'épiaient pour voir si je ne cachais pas un "étranger" derrière moi. Il y avait un "étranger caché", c'était ce livre, mais ça il ne faut pas le dire.
  • EAN
    9782718605609
  • Auteur
  • Éditeur
    GALILEE
  • Genre
    Arts, société & sciences humaines
  • Date de parution
    29/08/2001
  • Support
    Broché
  • Description du format
    Version Papier
  • Poids
    360 g
  • Hauteur
    200 mm
  • Largeur
    140 mm
  • Épaisseur
    24 mm
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