Extrait
À EUGÈNE CHATOT
Landresse, 18 janvier.
C'est vrai que depuis longtemps je te dois une longue lettre. Mais je suis toujours d'une incurable négligence et ce n'est que par à-coup que j'arrive à mettre à jour ma correspondance. Tu es cause aujourd'hui d'une mobilisation de réponses ; beaucoup pourraient t'en remercier.
Causons :
Je n'ai jamais maudit la vie que dans mes rêvasseries d'éphèbe privé d'affections, souvent par persuasion plutôt que réellement ; et pourtant, elle n'est pas toujours rose. Ces jours-ci qu'elle m'est plus marâtre que jamais, je m'attache à la trouver belle et à la vouloir vivre.
Je supporte, ou plutôt je paye maintenant en ennuis quotidiens et viagers sans doute mes enthousiasmes de vingt ans. Principes politiques, sociaux, féministes ! Chansons que tout cela, vieux. Et on expie plus tard durement le plaisir d'avoir cinglé les habiles (les lâches peut-être) à coups de principes.
Em...bêtements des populations catholiques, dénonciations, pétitions, repétitions m'ont assailli partout. Em...bêtements dans la famille de la femme avec la classique belle-mère et, ensuite, avec l'épouse qui ne comprend pas le poète, qui le raille et l'aigrit. Et puis, scènes de jalousie... Quel bilan ! Avec une bonne maladie de coeur qu'on traite par le j'menfoutisme on finit par s'en tirer et par vivre quand même.
Lucien m'a annoncé que tu avais des intentions matrimoniales. S'il était permis à un ami de te donner un conseil, je te dirais : ne le fais JAMAIS (le mariage). C'est partout la même chose, et au bout d'un délai plus ou moins bref, le divorce pour les forts et la vie terne pour les faibles... L'homme est un animal ainsi fait, et il ne faut pas créer de lois par trop contraires à l'instinct humain.
Un peu de littérature, si tu veux. J'y suis toujours et pour toujours sans doute mêlé.
J'ai un gros 3,50 de Poèmes prêt et j'écoule mes vers dans de nombreuses revues : Le Beffroi, La Revue de Flandre, L'Égypte, La Province, La Revue littéraire, Les Annales de la Jeunesse laïque, etc... et La Nouvelle-Athènes qu'avec Deubel, Callet, Frêne, Puy et d'autres, nous venons de fonder ; je te la recommande chaudement. Elle est humble de format, mais noble de tenue, et Le Mercure de France vient de lui consacrer deux pages d'éloges. Nous pourrons peut-être arriver. Deubel est déjà au Mercure et j'espère entrer dans la maison sous peu.
J'attends les fonds nécessaires pour publier mon livre et je me suis résigné à une lâcheté pour me les procurer : (je concours pour le prix de 200 francs de l'Académie de Besançon). Encore n'espéré-je pas trop. Je suis trop connu. Enfin, c'est une chance à courir.
Au revoir, mon vieux ; médite mon exemple et crois-moi toujours ton vieil ami.