Te rappelles-tu? L'hiver était rude, la terre gelée, mais le ciel crissant d'étoiles offrait sa couverture céleste et toi, au lieu de lever ton visage vers ce mystère, tu faisais des allers-retours, cercles qui se refermaient sur eux-mêmes, ton long manteau noir brassant l'air, tes bras déliés ignoraient la pesanteur. Tu tournais et tournais, ivre de ton corps. Tu étais mon espace, ma terre inconnue, je ne te quittais pas des yeux craignant de te perdre. Quand soudain tu t'effondras, visage contre terre, inerte. Je m'approchais de toi. Ton corps ne bougeait pas, seuls tes doigts grattaient la terre, tu murmurais des mots dans une langue que je croyais avoir oubliée mais je savais entendre le pleur d'une vie. Mon souffle sur ta nuque ralentit le rythme de tes doigts, te prenant par les épaules je t'ai retournée, sans crainte tu t'es laissé faire. J'ai pu parcourir ton visage, les plis entre tes sourcils portaient bien leur nom de rides de lion. Tes cheveux ébouriffés dissimulaient tes yeux, je les ai doucement écartés. Tu semblais vouloir me happer pour m'engouffrer au fond de ton iris aussi clair, froid, que la houle en furie. Je ne demandais qu'à m'engloutir au creux de ta déferlante. Tu me réveillais à la vie, aux mots que je ne savais plus trouver, tu étais celle qui serait mon refuge pour y puiser mon inspiration. En te prenant dans mes bras, tout un livre se créait, tu étais la phrase qui se déliait, le poème qui s'ouvrait, se dénouait dans l'ivresse du verbe retrouvé. Je n'étais plus un homme sans rivage, ton apparition avait dessiné des nouveaux contours. Tu serais la captive de mon imaginaire. Déjà je t'emprisonnais entre mes mains et toi, errante de la nuit, tu t'es laissé prendre. T'en souviens-tu, Maryam? Je t'ai aidée à te lever, tu m'as regardé longuement. J'avais l'étrange sensation que tu dévorais peu à peu mon âme et je me laissais brûler sans réagir. Je devenais à mon tour l'otage de ton iris. Que pensais-tu à cet instant? Tu ne me l'as jamais dit.
Ne me réponds pas, Maryam, pas encore. J'ai besoin de reconstituer notre histoire pour en comprendre le sens. Soudain, tu es revenue dans le monde, ton regard s'est adouci, tu as souri, tu as mis à ton épaule un gros baluchon, tu m'as tendu ta main, je l'ai prise et nous avons marché dans la nuit, silencieux, au milieu des roches dressées. Je t'ai ouvert la porte de ma maison. Tu es restée sur le seuil. Je pensais que tu hésitais à pénétrer chez un inconnu, mais très vite j'ai compris en voyant ta main glisser sur le mur de pierre que tu prenais possession du lieu. (...)