AILLEURS. C'était lui; Jean-Charles; Jean-Charles Akambi; il faisait partie du groupe de militaires, ceux qui nous chargèrent. Je le connaissais très bien parce qu'il habitait le même quartier que moi. Par-dessus mon épaule, je l'avais vu pointer son pistolet sur nous et tirer. À deux reprises, son arme avait craché sa langue de feu. Seulement, ce n'est pas moi qui fus atteint, mais Dora, à qui je tenais la main pour l'entraîner loin de l'anarchie de la rue, noyée sous la fumée des bombes lacrymogènes et des cris de terreur. Elle était tombée en avant, m'entraînant dans sa chute. J'aurais presque cru qu'elle avait titubé sur les pavés que les manifestants avaient détachés du sol et utilisaient comme projectiles contre les forces de l'ordre, si je n'avais vu cette tache rouge s'élargir dans son dos. Je n'avais pas réfléchi, je ne restai pas stupéfié longtemps. Autour de nous les balles sifflaient, tels de sinistres courants d'air, avant de se ficher dans les murs ou dans la chair des fuyards qui piquaient du nez dans la poussière. Il faut dire également que pas un instant, je n'avais cru que sa blessure était mortelle. J'ignorais même qu'elle était déjà morte lorsque je la chargeai rapidement sur mon épaule pour continuer ma course. Ce n'est qu'une fois hors de portée, loin de l'avenue principale, que j'osai m'arrêter pour m'enquérir de son état. Dès que je l'allongeai, je constatai que ses yeux étaient vitreux et que du sang suintait de sa bouche. Du sang, il y en avait partout, sur elle et sur moi; nous étions rouges de son sang. Les passants m'entouraient, comme un essaim de mouches sur une plaie. La plupart venaient de la rue principale et dans leur regard, la peur de la mort étalait toute son horreur. «À l'hôpital», je voulais crier. «Aidez-moi à la transporter à l'hôpital!» Mais je n'y parvenais pas. Ma bouche s'était tarie alors que mes yeux irrités par les gaz coulaient comme des fontaines. Je vis plusieurs cortèges du genre; un, deux, trois blessés ou cadavres portés par une foule en colère. À plusieurs, ils s'emparèrent du corps de Dora, en criant pour dégager le passage. D'autres m'aidèrent à me relever et me poussèrent en avant; derrière, la loi en armes et en matraques nous poursuivait toujours. Nous courions de rue en rue, pour la semer. Nous franchissions des barricades de pneus enflammés et de branchages où de jeunes survoltés protégeaient notre fuite.