Le général comte d'Argout avait été nommé, quelques mois plus tôt, gouverneur général de la colonie française de Saint-Domingue. Il avait embarqué début février 1779 à Brest, avec la comtesse, sur le Bretagne, une corvette de la Royale qui le mènerait au Cap Français. L'arrivée était prévue pour la mi-mars.
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Le nouveau gouverneur général avait eu tout le loisir, depuis le départ de Brest, de compulser l'épais dossier que lui avait fait remettre le ministre de la Marine et des Colonies. Il savait donc que la colonie française de Saint-Domingue occupait le tiers occidental de l'île d'Hispaniola, dont la partie orientale et la ville de Santo-Domingo étaient possessions espagnoles. À sa découverte par Christophe Colomb en décembre 1492, l'île d'Ayti, à laquelle Colomb avait donné le nom d'Hispaniola, était peuplée d'indiens Arawak. Ils avaient été exterminés en quelques années par les maladies importées d'Europe par les conquistadors, par le travail forcé auquel ils avaient été astreints par les Castillans en quête d'or, et par leurs affrontements avec ces derniers. Très tôt, Bartolome de las Casas, qui avait été ordonné prêtre à Hispaniola, s'était joint à des religieux de l'ordre des dominicains pour dénoncer les abus dont les pauvres Indiens étaient victimes, puis s'était rendu en Espagne plaider leur cause. Il était revenu à Hispaniola avec le titre de Protecteur des Indiens que lui avait décerné Charles Quint, mais la protection des Indiens s'était faite au détriment des Africains: elle avait coïncidé avec le commencement de la Traite des Noirs dans le Nouveau Monde, vers 1517. Très occupé en Europe, le gouvernement de Madrid avait négligé Santo-Domingo puis avait progressivement abandonné sa colonie pour d'autres colonies d'Amérique plus riches en or, laissant la place dans l'Ouest à l'expansion des plantations françaises. En 1605 en particulier, le gouvernement de Madrid, pour empêcher les colons espagnols établis sur la côte nord-ouest d'Hispaniola de trafiquer avec les Hollandais, les avait obligés à abandonner cette région de l'île pour se regrouper au sud-est autour de la capitale Santo-Domingo. Des aventuriers et contrebandiers français et anglais s'étaient alors établis, au nord-ouest, dans l'île de la Tortue et sur la grande terre qui lui faisait face et qu'on appelait désormais Saint-Domingue. Ils se livraient à la chasse aux taureaux sauvages et cochons marrons dont ils vendaient les peaux aux Hollandais qui avaient de nombreux comptoirs sur les côtes occidentales de l'île. N'ayant pas de femmes, ils n'avaient pas d'existence régulière, réglaient leurs différends par des duels à la carabine et ils étaient insensiblement devenus des flibustiers, c'est-à-dire des pirates. Voulant être protégés par une grande puissance, ces flibustiers, en majorité français, s'étaient adressés au gouverneur français de Saint-Vincent, une des îles du Vent. Celui-ci leur avait envoyé un chef en 1640, et avait incité de nombreux Français de Saint-Vincent à venir à la Tortue renforcer les flibustiers français, ce qui avait provoqué le départ pour la Jamaïque de la minorité de flibustiers anglais. Les flibustiers français de Saint-Domingue étaient vite devenus célèbres, attaquant et pillant les galions espagnols en route vers l'Espagne et épouvantant le Nouveau Monde par leurs exploits. Devant les succès de ses sujets en Amérique, Louis XIV avait décidé de les soutenir et avait oeuvré pour que soit nommé à leur tête un gentilhomme angevin du nom d'Ogeron, que des revers de fortune avaient contraint à vivre parmi les flibustiers. Ogeron avait établi quelque discipline parmi les flibustiers, avait adouci leur humeur féroce en leur vendant aux enchères des femmes blanches qu'il avait fait venir d'Europe par cargaisons, et avait encouragé les flibustiers à se consacrer à l'agriculture.