La pièce commence dans le Peer Gynt d’Ibsen, au cœur du
folklore norvégien, dans un théâtre de la fin du XIXème siècle, à la
lisière du bourg d’Haegstadt. Ou peut-être se passe-t-elle au fond de ma
mémoire, dans un village que j’ai connu, l’été, au moment des grosses
chaleurs ? Peer Gynt vient de se battre avec Aslak le forgeron, et sa
mère, Aase, est agitée par toutes les histoires / mensonges de son fils /
histoires de famille / des siècles / héritages. Dans cette pièce, Peer
va chevaucher un bouc, kidnapper le marié, s’unir avec une truie,
séduire Solweig puis l’abandonner, enterrer sa mère, quitter la Norvège,
faire des affaires / des crimes / le mal, puis revenir (plus ou moins)
tranquillement à Haegstadt pour mourir dans les bras de Solweig. La
pièce va surtout suivre Peer hors de la pièce d’Ibsen, sautant à pieds
joints dans le XXIème siècle, trahissant, travestissant, minant l’œuvre
du grand dramaturge, afin de sonder au cœur même de notre société la
figure du masculin / vainqueur / colon / prophète, et de tenter de
soulever quelques questions éthiques / politiques / philosophiques /
poétiques / rythmiques / tragi-comiques. Elle tente de décentrer Peer
Gynt, de le pousser vers les bords / dans ses retranchements ; de faire
place à d’autres corps / figures de la grande et de la petite Histoire ;
de laisser la possibilité à d’autres histoires / chants / récits /
visions de prendre place. Aase, Aslak, Solweig et une myriade de
personnages (au moins 113) se bousculent au centre du plateau,
s’agrippent au radeau de la scène, eux, elles aussi poussant les cris de
celles et ceux qui ont longtemps été à la marge de l’Histoire / la
dramaturgie, vivant, souffrant, riant, embarqué.e.s dans la tempête du
siècle, soulevant les corps, les faisant chavirer, battant le vent,
intranquilles, mystiques, effroyables, grandioses, misérables, humains.