« Les textes de Jean-François [Goyet] sont riches de sens, ils s’amusent à tricoter ensemble des éléments hétérogènes, ne redoutent pas les calembours, les jeux de mots discutables, presque les rébus. Beaucoup se présentent comme des énigmes qui pourraient se contenter de rester de belles énigmes. Seulement je devais les broder, et pour savoir comment les broder, j’avais besoin de les comprendre. J’ai souvent demandé à Jean-François ce qu’il avait voulu dire précisément dans tel vers, et il me l’a expliqué à chaque fois. Tous les poèmes que m’a envoyés Jean-François n’avaient pas le point de croix pour sujet. Plusieurs évoquaient les gestes de la broderie, l’attitude de la brodeuse sous la lampe, l’ouvrage posé sur ses genoux ; la façon dont elle enfile l’aiguille ; le jeu des fils sur le tissu, suture, nerf qui relie ; leurs couleurs, l’aiguille qui pique, telle une abeille, ou tel un perce-oreille ; le cercle qui maintient la toile tendue, que l’on appelle le tambour ou le tympan ; l’endroit du tissu et son envers où les fils se mêlent ; les nœuds ; le temps qui passe à l’ouvrage. Tout cela faisait l’objet d’images, de jeux de sens qui s’emboîtaient les uns dans les autres. J’aimais tous ces poèmes, je les trouvais beaux, et s’il m’arrivait de poser des questions sur leur signification, je les ai toujours admirés. Mais tous ces textes, comment les broder ? Sur quel tissu, de quelle couleur, quelle épaisseur de toile ? En coton ? En lin ? Fin ? Très fin ? Avec quels fils ? De quelles couleurs ? Quelles typographies ? La même pour le titre et le vers ? Avec quel interlignage ? Quel interlettrage ? Fallait-il se contenter du texte ou devais-je l’illustrer ? l’enjoliver de frises ? Il y avait là une nécessité de mise en scène. Et pour faire cette mise en scène, j’avais à ma disposition les moyens de la broderie, ses lettres anciennes et ses images naïves.
Ainsi ai-je fait pour tous les monostiches, en essayant de trouver à chaque fois une mise en scène, une idée formelle qui était une lecture du poème que je donnais à voir. Avec le temps, le travail est devenu moins naïf, moins décoratif, plus conceptuel. (...) Je crois avoir, au fil des années, mis, dans ce travail, tout ce que je sais de l’image et du son, du montage de films et de radio, de la mise en pages, du graphisme et le tout petit peu que je connais du théâtre. Je l’ai fait modestement, mais avec beaucoup d’exigence. Le fait de s’adonner à une activité qui n’intéresse pas grand monde, qui demande peu d’espace, qui ne coûte pas cher, comme le dit Virginia Woolf avec tellement d’humour à propos de l’écriture des femmes, et de s’y livrer dans son coin, sans rien demander à personne, donne une merveilleuse liberté. » (Michèle Cohen.)