Extrait
Petit port au coeur des Cyclades à cinq heures de ferry du Pirée, haut lieu de l'hédonisme international, phare européen de la communauté gay, Mykonos, mythologiquement née de la dépouille de Titans écrasés par Hercule, s'apparente hors saison à une ville fantôme. L'île abrite à peine plus de neuf mille habitants, pêcheurs ou pécheurs descendants, on le sait maintenant, des fameux «Mykoniotes». Mais de mai à septembre, elle attire près de quatre cent mille visiteurs - des légions de vacanciers enivrés par la réputation de bacchanales grandioses sur des plages bondées, à l'ombre de criques secrètes ou de terrasses immenses, des dizaines et des dizaines de cafés, de clubs, de discothèques à ciel ouvert diffusant un réjouissant boum-boum du soir au matin et du matin au soir, Eden touristique généreux en plaisirs universels - sun is shining, danse, chaleur, fête, feta, cocktails shakés, rencontres importantes. Et ce jour-là ? Pour cette première étape d'un séjour dans l'archipel qui devait en compter deux, peut-être trois, avant Santorin ou Amorgos ? Tant pis pour nous : les gens repeignent.
Nous avions pourtant bien commencé. Nuit blanche en zigzag entre les boîtes athéniennes avec dans les veines six ou sept bières et quatre vodka-tonics, traversée de la piste avec nos sacs sur le dos et ralliement du vestiaire parmi des adolescents déchaînés sur de la house de supermarché, des trentenaires blasés, des quadras excités sur du rock/rap/R'n'B de bonne qualité, volume au maximum au coeur de la cité sans descente de flics ni plainte des voisins, bars fermant à l'aube et dans lesquels on fume, avenues gorgées de citoyens rassasiés, saut dans un taxi, premier bateau... quelques heures de sommeil entre les banquettes, la tête sur la moquette, au-dessous des bottes et des baskets, modestes romanichels de l'Europe.
Le contraste, à l'arrivée sur l'île, était rude : restaurants, hôtels et pensions recommandés par le guide affichent tous porte close. Même le quartier de la Petite Venise, battu l'hiver par les tempêtes, spot idéal l'été pour observer le soleil se coucher sur la mer Égée un cocktail à la main, s'avérait intégralement déserté, chaises sur les tables, parasols plies, rangés, rien à balayer. De toute évidence, nous étions les deux premiers étrangers, en avance d'un mois et demi sur le lancement de la saison. Un Australien massif à la voix puissante (que nous surnommerons «Tony Chopranos»), vêtu d'un anorak et accompagné d'une toute petite femme, nous aborda en anglais - «Hey guys !» - à la sortie du débarcadère, et nous tendit sa carte.