Géraldine - «Chacune des étapes de mon histoire s'associe à un moment précis, insignifiant ou macroscopique dans la grande marche des choses, une catastrophe mondiale, une passion d'un jour, un soupçon d'espoir devenu obsession, un frôlement dans un couloir entre deux classes, une déchirure transformée en cicatrice indélébile, des milliers de morts, des opérations macabres et sanglantes, des chagrins qu'on oublie trop facilement ou pas du tout, une petite fleur accrochée à une branche. Si je raconte mon histoire je ne peux qu'entortiller le temps, le bousculer comme une chimère dont je refuse de suivre les contraintes. Je préfère la soumettre à mes propres élans, mes retraits d'enfant unique, prisonnière des souvenirs d'adultes voulant à tout prix s'imposer aux siens. La première absence, celle qui enfantera tous les sortilèges, qui définira mes envies et mes exigences, m'affubla de couleurs et d'odeurs dont je ne peux me défaire. Mais au fond de moi, je ne sais plus laquelle est la plus significative tant elles s'emboîtent l'une dans l'autre. Laquelle enclencha l'autre? Comment les dissocier des événements qui martelaient notre quotidien? D'abord, je ne suis qu'une bulle, un foetus encore inconscient de son existence, et autour de ce ventre prometteur, de cette maisonnée heureuse à la perspective de ma naissance, le chaos s'installe à l'extérieur. En reçois-je les éclats dans mon univers ouaté? Que savons-nous de l'imaginaire des embryons, des foetus ou des nouveau-nés? À l'intérieur, trois femmes m'entourent de caresses et des câlineries, à l'extérieur un pays s'enflamme. Que me reste-t-il de cette période? Un lieu a pris logement dans ma mémoire. Titanyen, il résonne avec sa pile de cadavres encore sanguinolents, avec des bruits de machettes sur des os mis à nu, avec une charge d'horreurs qui palpite et tressaute jusqu'à moi. Des cris, des plaintes étouffées, la peur de s'y retrouver, l'angoisse d'associer le nom d'un ami, d'un parent à ce point sur la carte. Petite localité auparavant insignifiante qui s'introduit dans ma géographie personnelle, y prend place avec le sang séché, les larmes, les membres hachés. Je ne peux pas l'ignorer. J'ai souvenance aussi de ce mot: embargo. Je ne peux le remplacer par aucun autre, tant il a pris chair en moi dans les deux premières années de ma vie, avec son odeur d'essence impossible à trouver, de denrées encore plus rares, de pesanteur et d'obscurité, de bruits d'armes et de couvre-feu. Une atmosphère de couches sales, de poudre de talc, de bonheurs et de malheurs entremêlés. (...)