L'averse m'a surprise au moment précis où je sortais du métro. En quelques secondes, de grosses gouttes glaciales se sont abattues sur les rues, noyant les trottoirs et dégoulinant le long des façades. J'étais piégée, je n'avais pas pris de parapluie. J'ai lâché un juron à mi-voix en entendant les semelles de mes ballerines faire «floc, floc» sur les pavés. La pluie s'insinuait dans mon cou, j'étais déjà trempée jusqu'au milieu du dos. Pas question de continuer sous ces hallebardes, d'autant qu'on ne m'attendait nulle part. J'ai cherché du regard un endroit où m'abriter. Il commençait à se faire tard, près de neuf heures sans doute; la nuit était tombée et les boutiques du quartier avaient baissé le rideau de fer. Seule la galerie Simon, au bout de la rue, restait violemment éclairée. J'emprunte souvent cet itinéraire, je connais les lieux. J'ai allongé le pas pour éviter une flaque et j'ai traversé la chaussée en courant. A travers la vitrine, j'ai vu beaucoup de monde dans la galerie, des gens entassés dans un espace restreint qui discutaient, un verre à la main. C'était donc cela: le vernissage d'une nouvelle exposition. J'ai poussé la porte et je suis entrée. Je me suis ébrouée discrètement et j'ai ôté ma veste. Je n'avais pas d'invitation, bien entendu, mais personne n'a eu l'air de s'en étonner. J'ai relevé la tête comme si j'étais une invitée parmi d'autres, j'ai posé mon vêtement en travers sur mon avant-bras et je me suis approchée des oeuvres accrochées au mur. Des photographies. Une bonne cinquantaine. L'affiche de l'exposition n'évoquait rien pour moi, je n'avais jamais entendu parler de l'artiste. J'ai regardé distraitement, pour me donner une contenance. J'ai vu des paysages ordinaires dans lesquels flottaient des objets incongrus. Je n'ai pas vraiment cherché à comprendre. Il faisait bon dans la pièce, et j'étais au sec. Un maître d'hôtel m'a tendu un plateau, je me suis servie en essayant de paraître à l'aise et je suis retournée à l'étude des images surréalistes qui s'étalaient sur les murs. À cause de la formation que j'ai reçue, à cause du métier que j'exerce depuis des années, j'ai souvent réfléchi au fonctionnement de cet organe mystérieux qu'on nomme la mémoire. Dans la représentation que je m'en fais, bien loin de toute vérité scientifique, la mémoire s'apparente à un animal, sorte de parasite tapi dans un repli obscur de notre cerveau. (...)