- Elle va bien? - Oh, oui, oui, ça va. - Pas vraiment, on dirait. C'est ta soeur? - Oui. C'est à cause de l'ascenseur. Elle déteste les ascenseurs. Geneva nous entend mais ses yeux restent rivés sur le bouton lumineux numéro neuf, sa luisante promesse d'évasion. - C'est dur de détester les ascenseurs quand on vit à Manhattan. Le regard souriant de l'homme s'attarde sur Geneva qui, loin de se dérider, crispe davantage les lèvres. Alors c'est moi qui rends son sourire au monsieur, tout en pressant les doigts moites de ma soeur. L'ascenseur s'arrête au quatrième étage dans un cliquètement métallique. L'homme sort de la cabine, remplacé par une femme volumineuse enveloppée d'un parfum aux effluves écoeurants, qui nous grignote l'espace avec son postérieur imposant et son gros sac à main. - Encore cinq étages et on y est, dis-je. Geneva plisse les paupières. Une rosée de sueur perle à la lisière de ses cheveux au-dessus de sa tempe battante. - J'ai le cou qui s'enfonce, murmure-t-elle. Je ne peux plus respirer. Il faut que j'aille aux toilettes. La femme fixe Geneva. À la façon dont ma soeur se renfrogne et se ratatine dans son manteau, je devine qu'elle sent ce regard braqué sur elle. - Votre parfum, c'est Pluie Blanche? dis-je pour détourner l'attention de la dame, même si je sais qu'il ne s'agit pas de Pluie Blanche parce que c'est le parfum de maman. Les yeux de l'inconnue s'adoucissent. - Eau de rose, répond-elle en portant deux doigts à sa clavicule. Ce n'est que de l'eau de rose, mignonne. C'est ce que je porte depuis ma jeunesse. - Ça sent très bon, dis-je. - Tu peux en trouver à Bigelow's. - Thumbkin, murmure Geneva, assez bas pour que je sois seule à l'entendre.