Qu'aurais-je fait? Qu'aurais-je fait en ces années de guerre, en ces années 1940, si le petit garçon que j'étais avait eu cinq ans, dix ans de plus? Qu'aurais-je fait si j'avais eu quinze ans, dix-huit ans, vingt ans? Je ne sais pas. Cette question, je me la pose depuis tant d'années, depuis que je suis en âge d'homme, capable de réflexion sur cette vie passée, sur cette vie où scintillent tant de souvenirs essentiels ou insignifiants, merveilleux ou terriblement tristes. Aurais-je été un brave, un brave petit héros de cette résistance anarchique où le meilleur côtoyait le pire, où la pureté de l'engagement côtoyait le manichéisme communiste? Aurais-je été ce résistant radieux de l'immense espoir de liberté qui se levait, aubes après aubes, ou bien l'homme aveuglé d'une propagande qui l'emmenait vers les lendemains qui chantent? Pire, aurais-je été un lâche capable par idéalisme et par fanatisme d'emboîter le pas, le pas de l'oie, de ce dictateur fou qui durant cinq ans nous écrasa sous sa botte? Aurais-je été le minable vassal de la Teutonie, étouffant sa conscience chrétienne face à la misère juive ou, pire, participant à cette chasse odieuse et à sa finalité terrifiante? Je ne sais pas! Je ne sais pas et je ne saurai jamais. Certes nous n'aimions pas les juifs, tout du moins nous n'aimions pas la juiverie quotidienne, celle des petites sournoiseries, des courbettes obséquieuses, celle des nez et des doigts crochus. Bien sûr, je force le trait, je caricature ce que finalement je n'ai jamais dû rencontrer. L'autre juiverie, la grande, celle des banquiers et des industriels, celle-là ne nous concernait pas, pas vraiment, même si nous percevions son existence noyée dans le halo des importances intangibles. C'était un mal nécessaire. Quand je dis nous, je veux dire nous les Français en général, tant cette judéophobie était ancrée depuis des siècles dans la mémoire collective. Et puis, tout ce que je vais essayer de vous dire n'est que la résonance de ma mémoire à travers le filtre du temps, ce sont des sons noyés de silence, petits échos du passé, qui ricochent désordonnés et que j'essaie avec entêtement de rassembler. Ce sont aussi des morceaux de lumière, comme des halos de brouillard, déposés sur le visage de ma mère. Nous avions pourtant des amis juifs, ou tout au moins des relations. Je me souviens d'une femme que je trouvais très belle et très gentille qui, pour vivre, je pense, gardait de jeunes enfants dans une pièce de son appartement qui dominait Foncillon et la baie de Royan. C'était une pièce tapissée d'un bleu sombre, haute de plafond, avec un beau parquet ciré, souvenir de jours meilleurs. Je me souviens aussi de l'étoile jaune qu'elle portait avec un certain chic. Je ne l'ai jamais revue, elle est morte à Dachau, ou à Auschwitz, je ne sais plus. Elle s'appelait Judici. Mais, voilà, je n'étais qu'un petit garçon blond. Un petit garçon qui traversa cette guerre sans en souffrir dans sa chair, mis à part les privations inhérentes, ce qui est finalement peu de chose, mais qui dut subir de plein fouet la destruction totale de son monde.