Je me souviens encore des cérémonies d'initiation culturelle auxquelles j'étais soumis, comme tous les enfants, puis comme tous les adolescents de mon âge, du temps des trains à vapeur. La première était la -dictée», avec le mythe de faire zéro faute» ou la crainte du terrible «zéro pointé». Puis venait la «composition française» ou la «rédaction»: il nous fallait décrire la fin des vacances, un départ en voyage, une bataille de boules de neige. On franchissait encore une ou deux années, et nous subissions une torture nouvelle, la - narration» et ses sujets immuables: «Racontez un événement drôle, ou pittoresque, ou grave, auquel vous auriez assisté.» Et les plus grands que nous, pour nous effrayer, nous disaient que cela n'était rien en comparaison du rite mystérieux de la «dissertation française». Tu verras, quand on te demandera d'étudier le rôle de la passion chez Racine et chez Corneille, la morale qui se dégage des fables de La Fontaine, le sentiment de la nature chez Lamartine, l'hypocrisie dans les comédies de Marivaux. Enfin, quand nous en avions terminé avec tous ces exercices progressifs, destinés à nous apprendre à écrire d'abord, puis à réfléchir sur la manière d'écrire des autres, qu'on appelait les -auteurs classiques», sur leurs sentiments, sur leurs malheurs, sur leur amour éventuel pour l'humanité, nous apprenions, terrorisés, que nos études secondaires seraient sanctionnées par une ultime et difficile épreuve, au nom barbare: la «dissertation philosophique». Et lorsque venaient les premières brumes de l'automne, enchaînés au poteau des sacrifices, nous nous voyions proposer notre premier sujet de «dissert'», qui nous a terrassés: «Qu'est-ce qu'un philosophe?», Qu'est-ce pour vous que la philosophie?