Extrait
Olivier Sarramagna rajusta ses lunettes et se pencha sur la définition du terme «patate».
Il éplucha la rubrique des locutions. Avoir la patate : se trouver en pleine forme ; en avoir gros sur la patate : être affectivement très atteint ; patate chaude : affaire qui brûle les doigts. Puis il tapa la conclusion de son paragraphe : «Dans cette histoire, il semble que chacun veuille se débarrasser de la patate chaude.» Il faillit ajouter par dérision «et patati et patata», se retint : le ministre, Pierre Sauvagnac, n'appréciait guère l'humour dans les comptes rendus. Il sauvegarda le texte sur son iBook et l'expédia en pièce jointe avec copie à Christine Legrand, sa directrice de cabinet. La fatigue pesait sur ses épaules et un début de lombalgie lui taraudait les vertèbres. Il reposa le dictionnaire sur l'étagère des usuels et sortit de l'armoire à classeurs le dossier «Filières». Avant de s'y plonger, il se dirigea vers la machine à café de la salle de détente. Les deux jeunes chargés de mission, Nasser Zaïri et Pierre-Jean Ouaknine, le petit brun et le grand blond, l'y avaient précédé. À son arrivée, ils interrompirent leur conversation.
- Bonjour monsieur, le salua Nasser Zaïri. Un serré sans sucre ? poursuivit-il en glissant une pièce dans le distributeur.
- Merci, Nasser. Vous avez de la mémoire.
Après s'être saisi du gobelet qui lui était tendu, Olivier demanda :
- Beaucoup de travail en ce moment ?
- Pas trop. Et vous ?
- Je suis sur la filière turco-italienne. Le ministre veut du biscuit pour sa conférence de presse de 14 heures.
- Vous avez du nouveau ? interrogea Pierre-Jean Ouaknine en se voûtant légèrement pour se mettre au niveau de son interlocuteur.
- Pas vraiment, concéda Olivier. Nos pistes se perdent entre la Macédoine et l'Albanie.
Le gobelet lui brûlait les doigts. Il le déposa sur une étagère. Dans le cagibi voisin, le ronflement d'une photocopieuse rythmait de claquements secs le jet régulier des pages. Olivier était sur le point de quitter les lieux quand apparut Christine Legrand, tailleur bleu marine griffé, brushing impeccable, les bras chargés de journaux qu'elle déposa sur la table basse.
- Bonjour, monsieur Sarramagna. Merci pour votre courriel.
S'adressant à l'un des chargés de mission, elle ajouta d'un ton sec :
- Nasser, j'aimerais vous parler.