OdP: Pourquoi monter Les Serments indiscrets, pièce si peu connue?
C. R.: C'est précisément parce qu'elle n'est pas connue qu'elle m'intéressait. Nous avions hésité d'abord à monter Le Legs. Mais comme c'est une pièce très courte, il fallait la coupler avec une autre et l'on tombait immanquablement sur les mêmes courtes pièces qui m'intéressaient moins, soit parce qu'elles avaient été déjà montées, soit parce que, tout simplement, elles ne me plaisaient pas. C'est en lisant une biographie de Marivaux que ma compagne Cécile Garcia Fogel s'est intéressée aux Serments indiscrets. Il y était dit que non seulement la pièce était la préférée de Marivaux, mais qu'elle avait inspiré ensuite Musset pour On ne badine pas avec l'amour, 102 ans plus tard. Nous avons donc lu Les Serments indiscrets et nous nous sommes retrouvés au coeur de l'oeuvre de Marivaux et de ses préoccupations.
OdP: De quoi s'agit-il?
C. R.: De mariage, du mariage. Tel est le sujet. Deux pères, Orgon et Ergaste, ont respectivement deux filles, Lucile et Phénice, et un fils, Damis. Ils font alliance pour marier Lucile à Damis. Or, Lucile ne veut pas se marier. U faut se remettre dans le contexte de l'époque. Si aujourd'hui on parle de mariage d'amour, à l'époque il s'agissait d'alliances. On comprend donc les réticences de Lucile à devoir être l'objet d'une transaction que son père lui impose, même si celui-ci lui jure qu'il n'y aura pas de problème. Bien sûr, Lucile et Damis s'aiment, mais ils ne peuvent se l'avouer; ce serait risquer le mariage, un changement de statut peut-être dommageable pour leur amour. La servante (Lisette) et le valet (Frontin) s'opposent aussi au mariage. Car dans ce cas, dit Lisette: «mon autorité expire et le mari me succède». Après bien des méandres, l'amour finalement triomphe et peut se déclarer.
OdP: Est-ce une pièce en mouvement?
C. R.: C'est une pièce tortueuse. Tout pourrait bien se passer, mais la nature des deux jeunes premiers et cette idée difficile à accepter qu'est le mariage, font prendre à l'intrigue des chemins complexes. La complexité vient du paradoxe de ces deux jeunes gens qui ne peuvent déclarer leur amour l'un pour l'autre parce qu'ils ont fait le serment de ne pas se marier; s'ajoute à cela la confrontation avec les pères qui mettent en place l'ultimatum du mariage.