Je ralentissais toujours en abordant le tunnel du pont de l'Alma. On ne dénombrait plus les accrochages, les tôles froissées, à chaque fois qu'un militant socialiste, saisi d'une transe mystique, abandonnait son véhicule sur la voie de gauche pour se prosterner au pied du treizième pilier. Le préfet de police avait un temps songé à fermer le tunnel mais, un jour comme aujourd'hui, avec la place de la Concorde bloquée à la circulation (ce devait être le remariage de Johnny, ou Jean Reno fêtait son oscar, enfin, je ne sais plus, un truc officiel, quoi...), l'accès avait été rouvert à la circulation. Je me suis rabattu sur la droite, jetant un regard nerveux vers les voitures qui me doublaient, cherchant sans conviction à dépister le militant meurtri soudain saisi par la grâce. C'est vrai, l'atmosphère dans le tunnel était pesante. Pas aussi pesante que celle qui régnait dans la voiture. - Tu vas te tenir correctement, pour une fois. Ça ne sert à rien de les exciter... - J'en ai rien à cirer, de tes conseils. T'es pas mon père... Je dévisageai mon neveu dans le rétroviseur intérieur. Avec ses cheveux mi-longs coupés au bol, cachant presque ses yeux, et le sweat-shirt informe qu'il avait endossé pour venir pointer devant le contrôleur judiciaire, il était difficile de reconnaître le fils de mon frère, tel qu'il apparaissait sur les photos de vacances que celui-ci m'envoyait régulièrement avant son décès brutal. J'avais récupéré Arnaud, je l'avais scolarisé dans un bon lycée, j'avais tenté de recréer une atmosphère familiale chaleureuse... En vain.