De l'idée de fiction, le langage courant retient habituellement, en un premier moment, sa seule dimension imaginaire. Si la fiction peut avoir valeur de divertissement, cela signifie également qu'elle détourne du réel, le dissimule ou bien le modifie pour en atténuer la rigueur. En ce sens, le processus rationnel de la connaissance paraît devoir l'écarter.
Pourtant, suite aux analyses fameuses d'Aristote, dans La Poétique, la fiction est aussi une manière d'expérimenter des émotions et d'anticiper son inscription dans le monde. Paul Ricœur reprend à son compte ces considérations, et redonne, de cette manière, sa pleine évidence aux puissances heuristiques de la fiction. Certes, bien des textes littéraires – romanesques ou poétiques – paraissent se défaire de la référence à la réalité quotidienne, mais dans cette mise à distance, ils produisent une forme de mise entre parenthèses?: ils suspendent une référence de premier degré où s'organise le monde manipulable des objets, pour ouvrir le champ d'une référence de second degré. De cette manière, les textes deviennent autant de "?propositions de mondes?"?: ce n'est plus alors l'intention subjective de l'auteur qui importe, mais la manière dont le texte organise au-devant un monde où projeter des possibles. La littérature produit des "?variations imaginatives?" sur le monde.
Il s'agit, dans cet ouvrage, d'interroger l'herméneutique littéraire de Paul Ricœur à partir du développement de certaines théories de la littérature ou créations poétiques – notamment celle d'Yves Bonnefoy. On contribuera ainsi à poursuivre le dialogue entre cette philosophie de l'imagination et certaines œuvres en tant qu'elles offrent de reconfigurer un monde et ouvrent, au devant, les perspectives d'une expérience renouvelée. On se propose ainsi de faire paraître quelques éléments d'un bilan de la réception des œuvres de Paul Ricœur. Quelles bases, la pensée de Paul Ricœur, offre-t-elle pour contribuer à la constitution d'une herméneutique littéraire??
Il s'agit, en somme, de continuer à interroger la remarque fameuse du philosophe?: "?j'échange le moi, maître de lui-même, contre le soi, disciple du texte.?"