Pourquoi, malgré des intentions parfois sincères et orientées vers le bien-être de leurs populations, les États modernes les ont-ils si souvent malmenées, voire meurtries ? Pourquoi, malgré les moyens colossaux mis en œuvre, les grands projets de développement ont-ils si tragiquement échoué et ravagé l'environnement ? Dans cette recherche foisonnante, James Scott démonte les logiques bureaucratiques et scientifiques au fondement de ces projets " haut-modernistes ", poussant à toujours plus de lisibilité et de contrôle sur la nature et les sociétés humaines. À partir d'une large palette d'études de cas allant de la foresterie scientifique à la création des premiers recensements et des noms propres, de la doctrine révolutionnaire de Lénine à celle de Le Corbusier en matière d'urbanisme, et de la collectivisation de l'agriculture soviétique aux politiques de villagisation en Tanzanie et ailleurs, Scott dénonce ces entreprises de planification autoritaire qui finissent par appauvrir et étouffer le monde physique et social. En appuyant leur pouvoir sur des formes de classification, de standardisation et d'abstraction, ces projets tendent tous à négliger les mécanismes et les processus informels d'ajustement pourtant essentiels à la préservation d'ordres sociaux viables. Ils échouent aussi car ils marginalisent les savoirs locaux de celles et ceux qu'ils ciblent. À l'encontre de ces approches autoritaires centralisées et surplombantes, Scott défend le rôle de formes de savoirs plus modestes, étroitement liées à l'expérience pratique et davantage capables d'adaptation au gré des circonstances.
Table des matières :
Remerciements Introduction Partie I / les projets étatiques de lisibilité et de simplification Chapitre 1. Nature et espace État et sylviculture scientifique : une parabole Faits sociaux, crus et cuits Fabriquer les outils de la lisibilité : mesures populaires, mesures étatiques Régimes fonciers : pratiques locales et raccourcis fiscaux Chapitre 2. Villes, langues, peuples La création des patronymes Le décret instituant une langue officielle standardisée La centralisation des transports Partie II / Visions transformatrices Chapitre 3. Le haut-modernisme autoritaire La découverte de la société L'autorité radicale du haut-modernisme Le haut-modernisme au XXe siècle Chapitre 4. La ville haut-moderniste : une expérience et sa critique Urbanisme total Brasília : la ville haut-moderniste (presque) construite Le Corbusier à Chandigarh Jane Jacobs, pourfendeuse de l'urbanisme haut-moderniste Chapitre 5. Le Parti révolutionnaire : un plan et un diagnostic Lénine, architecte et ingénieur de la révolution Luxemburg : docteure et accoucheuse de la révolution Alexandra Kollontai et l'Opposition ouvrière à Lénine Partie III / L'ingénierie sociale de la production rurale et du réaménagement des campagnes Chapitre 6. Collectivisation soviétique, rêves capitalistes Un fétiche américano-soviétique : l'agriculture industrielle La collectivisation en Union soviétique Paysages étatiques de contrôle et d'appropriation Les limites du haut-modernisme autoritaire Chapitre 7. Villagisation forcée en Tanzanie : esthétique et miniaturisation L'agriculture coloniale haut-moderniste en Afrique de l'Est Villages et agriculture " améliorée " en Tanzanie avant 1973 " Vivre au sein de villages est un ordre " Le village d'État " idéal " : variation éthiopienne Conclusion Chapitre 8. Domestiquer la nature : une agriculture de la lisibilité et de la simplicité Variétés de simplifications agricoles Le catéchisme de l'agriculture haut-moderniste Foi moderniste contre pratiques locales Les affinités institutionnelles de l'agriculture haut-moderniste Les hypothèses simplificatrices des sciences agricoles La pratique simplificatrice de l'agriculture scientifique Deux logiques agricoles comparées Conclusion Partie IV / Le chaînon manquant Chapitre 9. Simplifications " minces " et savoir pratique : la metis La métis : les contours du savoir pratique Le contexte social de la metis et sa destruction Les arguments contre le savoir impérial Conclusion " C'est l'ignorance, imbécile ! " Planification pour citoyens abstraits Dépouiller la réalité jusqu'à l'essentiel L'échec des schémas simplifiés et le rôle de la metis Plaidoyer en faveur d'institutions favorables à la metis.
Notice biographique :
James C. Scott est professeur émérite de science politique et d'anthropologie à l'université de Yale. Il est l'auteur de nombreux livres, parmi lesquels La Domination et les arts de la résistance (Amsterdam, 2009), Zomia ou l'art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013), Petit éloge de l'anarchisme (Lux, 2013) et Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États (La Découverte, 2019).