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L'AMOUR EN FACE

Code EAN13: 9782290333648

Auteur : REZVANI SERGE

Éditeur : J'AI LU


   Arrêt de commercialisation
Après avoir longuement réfléchi, au lieu de jeter ce manuscrit au fond d’un tiroir j’ai décidé de l’envoyer à Alex et Cham. Qu’ils en fassent ce qu’ils veulent! Il ne leur apprendra rien car dès le premier moment ils ont su, et c’est pour cela que je prends plaisir à les imaginer lisant aujourd’hui ensemble, en l’an 2001, cette chronique qui nous ramène tous au printemps de l’année 1951. Cinquante ans ont passé. Maintenant disons qu’il y a prescription, et que les jeunes gens que nous étions à l’époque sont arrivés en quelque sorte au sommet de la vie… duquel on peut apercevoir, à travers les brouillards nocturnes, ce grand lac noir où nous sommes tous destinés à être précipités très prochainement. Qu’on accepte l’ironie de cette image qui pour moi représente le peu d’importance de notre réalité, en ce monde où tout se résout à quelques grammes de matière, quand on songe que selon le mathématicien suisse Karl Beckert, si on entassait dans le lac Léman les cinq milliards d’individus que représente aujourd’hui l’humanité, son niveau ne s’élèverait que d’un mètre à peine au-dessus de sa cote habituelle.

Donc ces pages sont destinées en premier lieu à ceux qui ont motivé les événements dont elles tentent de rendre compte. En les leur adressant, je ne doute pas qu’elles soient non seulement conservées mais sûrement publiées car, connaissant le sens de l’humour de Cham, et surtout de la rieuse Alex, je me réjouis à l’idée qu’ils comprennent non seulement quel fut mon jeu mais que de plus ils s’amusent tous les deux à faire entrer ce jeu dans la grande confusion littéraire à laquelle on cherche aujourd’hui un sens quand ce sens a été bien évidemment perdu depuis les hybrides sortis des comiques expériences du vieux Joyce ou plus tard du glacial Burroughs. Ceci pour bien préciser que cette chronique n’est rien de plus qu’une chronique. Qu’elle n’est pas un objet littéraire. Et qu’elle n’a d’autre but que de restituer un moment fugitif qu’il faut replacer en ces temps merveilleux où un Bogart, une Lauren Bacall et surtout la sublimissime Ava Gardner faisaient partie de nos références quotidiennes. Comme je suis moi-même comédien, qu’on visionne donc ce manuscrit "en noir et blanc" plutôt qu’on ne le lise, oui, qu’on oublie de le lire pour y pénétrer avec le regard ingénu et passablement louche des fous de cinéma que nous étions tous alors.

C’était l’époque où, bien que vivant à Paris, nous regardions obsessionnellement du côté de ce lieu où s’élaboraient alors les mythes véritables de nos jeunes années, c’est-à-dire l’Hollywood des Maureen O’Hara, des Lana Turner, des Dorothy Dandridge, des Hearst et des Howard Hughes… Je me sentais de cette étoffe-là, de ce continent du sublime cauchemar cinématographique; j’étais intimement celui que l’on nommait "Von", oui, j’étais en quelque sorte doublé par Stroheim; il était en moi à tel point que j’éprouvais une permanente raideur de la nuque à force de me tenir droit comme si, même en pull-over, j’étais corseté dans un de ces uniformes d’officier de la fameuse Wedding March — ce film de Stroheim, jamais achevé, que personne n’avait vu et ne verrait jamais dans son intégralité… bien que, cependant, quelques images de contrebande eussent, des années auparavant, franchi l’Atlantique grâce au fameux hebdomadaire de Citizen Hearst: The American Weekly dont quelques collectionneurs gardaient en Europe d’introuvables exemplaires. Vraiment je savais tout sur les célèbres scènes d’orgie de ces films mythiques, sur ces "dresseuses d’hommes" austro-hongroises que Stroheim avait fait venir spécialement de Vienne; je rêvais du fameux lupanar de luxe reconstitué dans les studios de la Metro-Goldwyn-Mayer. Lupanar d’images à vrai dire faites pour se succéder comme passent les films qui jamais ne s’arrêtent et ne sont que lumière insaisissable. Merveilleux Stroheim qui flambait les dollars pour réaliser ces films destinés à ne jamais être de vrais films, sachant parfaitement qu’il était superflu de remplir de pellicule les chargeurs de ses caméras. Seul comptait le désir inexprimable et inexprimé. L’orgie était en permanence dans l’œil fixe de Stroheim. Des nègres enchaînés portant des actrices nues, voilà en quelles ombres et lumières von Stroheim désirait transmuer la fameuse "toile" des salles obscures du monde! En somme Stroheim était un Frenhofer sans pinceaux.

Ceux qui liront ce qui va suivre doivent s’attendre à trouver de nombreuses références à un certain cinéma. Comme je l’ai dit, j’écris ces lignes en noir et blanc. Pas noir sur blanc mais en images "noir et blanc". Je déteste la lumière-couleur du cinéma dit "moderne". Cette lumière-couleur, ce spectre lumière-couleur a non seulement tué la peinture en usant notre œil avec des flux colorés qui ne sont pas des pigments ni de la pâte — et donc je dirais une sorte de non-matière —, mais aussi, à force de prétendre soit au réalisme-couleur, soit à une ironie-couleur, nous voilà aujourd’hui devenus incapables de lire les films en nuances et en demi-teintes. Dans les films "noir et blanc", les corps sont spatiaux, ce ne sont pas ces à-plats des films rutilants d’aujourd’hui mais des sculptures qui marchent. La lumière n’est que blancheur, elle tourne autour des corps, elle crée des espaces entre les corps, et surtout des ombres donnant à l’air des nuances dégradées — ce que la lumière-couleur, bien sûr, ne réussit jamais. Et c’est bien ainsi que j’ai toujours vu Alex, toute en ombres et lumières… Bon, suffit! Et revenons à ce film pour aveugles qu’est tout récit déposé sur du papier… oui, revenons à cette chronique que je veux méchante, ironique, si possible burlesque, et dont les destinataires sont, comme je l’ai dit, Alex et Cham, puisqu’il s’agira principalement d’eux tout au long de ces pages.

Je les avais connus par Jacques Vergnes, le réalisateur de plusieurs films assez médiocres, je me dois de le dire. A l’époque, il tournait un grand truc "en costumes" avec Marie, et je me trouvais à cette exacte charnière où notre couple — détestable vocable! — était en train de… de s’inverser, oui c’est cela, de devenir en quelque sorte l’envers de ce qu’il avait été jusqu’à ce jour où Marie, que l’on appelait gentiment "la petite Denan" et même simplement Mariette, s’était — grâce à Vergnes et ce film stupide dont elle était l’actrice principale — transformée tout à coup par son rôle, non seulement en une jeune femme forte d’être devenue elle et non plus ma femme, mais surtout de ce nom choisi, dérivant du mien, qui devait si vite devenir incroyablement célèbre: Marie Dona! Finie la "petite Denan"! De même fini moi: Denis Denan dont Mariette était tout de même encore la femme! Soudain me voilà devenu rien de plus que le mari de Maridona — ainsi se mit-on à la nommer —, oui, le mari de la Dona, et rien de plus. Oubliés mes grands rôles! Tant de lumières braquées sur Maridona précipitent dans l’ombre l’acteur intelligent… Je sais, ils sont détestables ces comédiens qui se croient obligés de rappeler qui ils sont. Mais je dois pourtant, presque contre moi-même, imposer avec netteté, dès ces premiers mots, celui qui parle ici. Ou si l’on préfère, disons de quel "point de vue" vont être livrées les poussées de fièvre humiliées de l’auteur de ces pages destinées, pourquoi pas? à faire un livre — à condition qu’Alex et Cham décident d’en communiquer le manuscrit à un éditeur… ce dont je ne doute pas, connaissant leur narcissisme à la fois ingénu et provocateur.

  • EAN
    9782290333648
  • Auteur
  • Éditeur
    J'AI LU
  • Collection
    LITTERATURE FRA
  • Date de parution
    08/11/2005
  • Support
    Poche
  • Description du format
    Version Papier
  • Poids
    120 g
  • Hauteur
    178 mm
  • Largeur
    110 mm
  • Épaisseur
    14 mm
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