Dans l'histoire de la théologie, se rencontre un grand courant qui tient que Dieu, de par sa perfection, ne peut pas être affecté réellement par les événements du monde; la doctrine trinitaire élaborée sur cette base ne possède par conséquent pas de lien avec la Croix. À l'extrême opposé, on a vu s'élever, dans la théologie protestante contemporaine, une doctrine trinitaire construite cette fois exclusivement à partir de la Croix; ici alors on est amené à mélanger, comme dans l'Idéalisme allemand, le processus trinitaire de Dieu et le processus du monde. Pareille alternative peut-elle être le dernier mot? Où n'y aurait-il pas, entre ces deux abîmes, une possibilité de reconnaître Dieu comme vraiment engagé personnellement pour sa création, sans qu'on doive pour autant le croire emporté par le destin tragique de celle-ci? Oui, répond Balthasar dans sa Théodramatique. Selon la Révélation néotestamentaire, le monde fut projeté et décidé au Ciel dans un plan d'Amour. Si dès l'origine, chacune des Personnes divines y est engagée, alors l'"Action" qui en résulte peut posséder christologiquement tous les traits d'une tragédie; elle demeure pourtant en soi une Action de liberté, intérieurement trinitaire: un Drame d'Amour. Tout ce qui advient dans l'histoire du monde a son lieu au sein de ce Drame d'Amour. Ici la personne humaine, et toute son action (on le montrera dans trois domaines: la confession, la différence sexuelle, la mission) apparaissent en leur profondeur naturelle et surnaturelle absolument insoupçonnées.