Ainsi tu te nourriras de la mort qui se nourrit des hommes et, morte la mort, plus rien ne meurt.
Shakespeare
LONGTEMPS JE me suis demandé si «le dormeur du val» a vraiment «deux trous rouges au côté droit», même s'il est vrai que «les parfums ne font pas frissonner sa narine» après qu'il a connu le «trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons / d'argent». De même, le Père Ubu ne m'a jamais tout à fait convaincu avec son mémorable «En Pologne, c'est-à-dire nulle part». Sans doute aurait-il mérité de pousser son voyage jusqu'à un autre cercle de l'enfer dantesque centre-européen: la Serbie et le Monténégro, dignes provinces de la Cacanie. Un chapitre manque à son enfer. C'est à ces lacunes de l'imaginaire géographique et littéraire de l'Europe que la littérature serbo-croate s'est employée à porter remède. Au-delà de Jarry et de Rimbaud, nombreux sont en vérité les écrivains serbo-croates qui, depuis Ivo Andric et Miroslav Karleja jusqu'à Zivko Cingo et Vidoslav Stevanovic en passant par Milos Tsernianski et Alexandre Ti
L'intrigue est simple: quelques mots de latin ont suffi à faire d'un homme un cancéreux condamné à mort, qui entrevoit déjà les effets de la déliquescence physique sur son intégrité, un Ulysse soudain épris d'Ithaque. Il veut rejoindre son Monténégro natal, le soleil «de la montagne fière», en l'occurrence «la haute cime blanche de la Prékornitsa» où il a rendez-vous, comme il se doit, avec la mort. Il s'en va y chercher l'arbre qui l'attend, tel Judas son tremble: un Fagus, a-t-il décidé en bon latiniste, comme pour faire oublier à son lecteur qu'un Fagus est un hêtre et que la hêtraie de Buchenwald autour du chêne de Goethe et de ses pendus reste un des hauts lieux du crime et de la haine en Europe.