Extrait
Cachée par les arbres, la maison était entourée d'un vaste parc aux contours irréguliers, et les rares automobilistes qui circulaient sur le chemin de terre cantonal pouvaient ignorer son existence, car même la grille d'entrée était placée loin des regards : pour la trouver, il fallait emprunter un passage dissimulé entre des arbustes et des arbres morts. Ce n'était pas que le propriétaire eût éprouvé une volonté formelle de se cacher du monde ; c'était, tout simplement, le résultat de l'abandon, le même abandon qui régnait dans le parc, dont toute l'étendue, depuis les recoins les plus écartés, jusqu'aux plus proches, était revenue à une sauvagerie égale à celle du premier jour de la Création. Des taupes, des lapins, des couleuvres et un renard fugitif cohabitaient dans les enchevêtrements de végétaux qu'aucun pied n'avait jamais foulés. D'innombrables légions de fourmis, des chrysalides accrochées aux branches, des écureuils, des papillons de nuit, des araignées sylvestres, des guêpes dans leurs nids de boue, des armées de bêtes petites et variées jouaient à cache-cache là où personne n'allait les chercher.
Enveloppés par le brouillard, les arbres n'ouvraient leur feuillage que sur le passage d'un pigeon ou d'un chat. Des camphriers, des cassiers, des pins, des gommiers s'alignaient en d'élégantes asymétries conçues jadis par un paysagiste dont les intentions étaient rendues illisibles par la croissance incontrôlée du sous-bois. Les parterres s'étaient enfoncés, les vieilles souches se maintenaient debout, cuirassées par les couches superposées de champignons pétrifiés. Les ramages s'emmêlaient dans les hauteurs. Au sol, des coussins de feuilles tapissés au fil des automnes, des palais de terriers secrets.