Extrait
Il s'appelle Jagat Ananda Pradyumna Kumar Mahanandia.
Il y a beaucoup de joie dans ce nom. Jagat Ananda signifie «la joie universelle», et Mahanandia signifie «une grande joie». D'ailleurs, ce n'est pas son nom complet. Le vrai est encore plus long. Si l'on compte tous les noms qu'il a hérités de ses grands-parents paternels et maternels, de son ethnie et de sa caste, on obtient un nom à rallonge de trois cent soixante-treize lettres.
Qui peut retenir trois cent soixante-treize lettres ? Pour des raisons pratiques, ses amis se contentèrent de ses initiales P (pour Pradyumna) et K (pour Kumar). PK, tout simplement. Ou Pikej, si l'on prononce à l'anglaise.
Mais sa famille n'employait aucun de ces noms quand elle voyait le petit courir dans la rue du village et grimper dans les hautes branches du manguier. Son père l'appelait poa, ce qui signifie «le gamin», ses grands-parents paternels disaient toujours nati, «le petit-fils», tandis que sa mère avait l'habitude de l'appeler sunapoa, «le gamin en or», parce qu'il avait le teint plus clair que ses frères et soeur.
Le premier souvenir qu'il ait gardé de son village près du fleuve, au bord de la jungle, remonte à sa troisième année. Ou peut-être venait-il d'avoir quatre ans. Ou alors n'avait-il encore que deux ans. Pour lui, l'âge n'était qu'un détail sans importance. On ne fêtait pas les anniversaires. Si on demandait son âge à un homme ou une femme du village, on n'obtenait qu'une réponse évasive. On avait environ dix ans, ou la quarantaine, on avait bientôt soixante-dix ans, ou on était simplement jeune, au milieu de sa vie, ou très vieux.
Pikej se souvient parfaitement d'avoir réussi à se tenir debout pour la première fois dans une maison aux murs épais en terre pisée et au toit couvert d'herbe jaunie. A partir de là, les images sont plus précises. Des champs de maïs s'étendaient alentour avec leurs feuilles qui bruissaient dans la brise du soir et des bosquets aux feuilles épaisses fleurissaient en hiver et portaient des fruits sucrés au printemps. Et il y avait la rivière qui se jetait dans un grand fleuve. Derrière la rivière se dressait un mur de feuillage et de branches. C'est là que commençait la jungle. Là-bas, on entendait parfois le barrissement d'un éléphant sauvage ou le cri d'une panthère ou d'une maman tigre. Le bourdonnement des insectes et le chant des oiseaux. On voyait souvent des traces d'animaux sauvages, des crottes d'éléphants ou l'empreinte d'une patte de tigre.
La lisière de la forêt était l'horizon de Pikej, mais son monde allait au-delà et s'enfonçait dans la forêt. Voilà ce qui formait son monde : le village et la forêt. Rien d'autre. La forêt était infinie, mystérieuse, et en même temps elle avait pour lui quelque chose de familier et de rassurant. Elle tenait à la fois de l'aventure et de l'évidence. Il avait seulement entendu parler de la ville, mais n'y était jamais allé.
Il y a beaucoup de joie dans ce nom. Jagat Ananda signifie «la joie universelle», et Mahanandia signifie «une grande joie». D'ailleurs, ce n'est pas son nom complet. Le vrai est encore plus long. Si l'on compte tous les noms qu'il a hérités de ses grands-parents paternels et maternels, de son ethnie et de sa caste, on obtient un nom à rallonge de trois cent soixante-treize lettres.
Qui peut retenir trois cent soixante-treize lettres ? Pour des raisons pratiques, ses amis se contentèrent de ses initiales P (pour Pradyumna) et K (pour Kumar). PK, tout simplement. Ou Pikej, si l'on prononce à l'anglaise.
Mais sa famille n'employait aucun de ces noms quand elle voyait le petit courir dans la rue du village et grimper dans les hautes branches du manguier. Son père l'appelait poa, ce qui signifie «le gamin», ses grands-parents paternels disaient toujours nati, «le petit-fils», tandis que sa mère avait l'habitude de l'appeler sunapoa, «le gamin en or», parce qu'il avait le teint plus clair que ses frères et soeur.
Le premier souvenir qu'il ait gardé de son village près du fleuve, au bord de la jungle, remonte à sa troisième année. Ou peut-être venait-il d'avoir quatre ans. Ou alors n'avait-il encore que deux ans. Pour lui, l'âge n'était qu'un détail sans importance. On ne fêtait pas les anniversaires. Si on demandait son âge à un homme ou une femme du village, on n'obtenait qu'une réponse évasive. On avait environ dix ans, ou la quarantaine, on avait bientôt soixante-dix ans, ou on était simplement jeune, au milieu de sa vie, ou très vieux.
Pikej se souvient parfaitement d'avoir réussi à se tenir debout pour la première fois dans une maison aux murs épais en terre pisée et au toit couvert d'herbe jaunie. A partir de là, les images sont plus précises. Des champs de maïs s'étendaient alentour avec leurs feuilles qui bruissaient dans la brise du soir et des bosquets aux feuilles épaisses fleurissaient en hiver et portaient des fruits sucrés au printemps. Et il y avait la rivière qui se jetait dans un grand fleuve. Derrière la rivière se dressait un mur de feuillage et de branches. C'est là que commençait la jungle. Là-bas, on entendait parfois le barrissement d'un éléphant sauvage ou le cri d'une panthère ou d'une maman tigre. Le bourdonnement des insectes et le chant des oiseaux. On voyait souvent des traces d'animaux sauvages, des crottes d'éléphants ou l'empreinte d'une patte de tigre.
La lisière de la forêt était l'horizon de Pikej, mais son monde allait au-delà et s'enfonçait dans la forêt. Voilà ce qui formait son monde : le village et la forêt. Rien d'autre. La forêt était infinie, mystérieuse, et en même temps elle avait pour lui quelque chose de familier et de rassurant. Elle tenait à la fois de l'aventure et de l'évidence. Il avait seulement entendu parler de la ville, mais n'y était jamais allé.