Extrait
De la mise en bière jusqu'à la mise en terre, ce rituel lui semblait tellement saugrenu ! Une tragicomédie ! Car on a beau savoir que naître ne mène qu'à mourir, quand la mort survient pour de bon on se trouve pris de court et on la nie ! Comme on le faisait avant qu'elle survienne : «Pas moi, pas nous, cela ne risque pas de nous arriver !»
Eh bien si ! Julien, son aimé, son mari, est mort et elle assiste à son enterrement. De même qu'elle a assisté à sa dégradation, à ce qu'on appelle l'agonie. Ralentissement de la respiration, puis du coeur, puis silence, puis refroidissement de ce qu'il est convenu - encore un rituel - d'appeler le cadavre.
C'est sans dégoût quoique étonnée qu'à plusieurs reprises Albane a posé ses lèvres sur le front glacial du mort, de ce mort qui est le sien ; peut-on dire cela, peut-on dire «mon mort» ?
Ils en avaient ri ensemble : «Quand l'un de nous deux sera mort, l'autre ira se retirer... où ?» «Moi dans le Var..., disait-elle en riant, j'y ai de bons souvenirs !
- Tu ne m'y trouveras pas, je serai dans les Côtes-d'Armor !
- Brrr, quel froid il y fait, pas pour moi ce coin-là !»
S'ils riaient, c'est qu'ils n'y croyaient pas du tout, à la mort annoncée, pas plus à la sienne qu'à celle de l'autre... De même qu'elle ne croit pas aujourd'hui à celle de Julien en dépit du cérémonial...
Pourquoi tous ces gens viennent-ils l'embrasser, lui chuchoter des mots émus ? Pour la consoler de quoi ? Encore une comédie, ces condoléances !
Ils n'étaient qu'un seul être, elle et Julien, et il est toujours avec elle.
La preuve : elle ne pleure pas.
Que les autres aient la larme à l'oeil, c'est leur affaire, mais ils se méprennent : ils croient Julien mort, alors qu'il n'a jamais été aussi présent.
Albane est blottie contre lui. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .