Grâce à une bourse d'une fondation américaine, nous avons eu l'occasion, entre 1999 et 2001, de séjourner trois ans à Paris, dont deux tous frais payés. Jean-Benoît, qui était le boursier en titre, avait tout de même quelques obligations. L'une d'elles était de rendre compte de ses impressions dans des bulletins mensuels; l'autre de justifier ses dépenses. Il demandait donc constamment des reçus aux commerçants. Au tout début de notre séjour, un marchand de journaux de Ménilmontant lui répondit: «Le quoi? - Le reçu... Vous savez, le bout de papier qui dit que vous avez reçu 8,50 francs pour deux journaux. - Ah! la fiche!» Dès cet instant, Jean-Benoît entreprit de demander la fiche. Trois jours après, chez le buraliste: «La quoi? - La fiche... Le reçu, vous savez, quand je paye, vous me donnez ma monnaie et un bout de papier. Parfois ça sort de la caisse... - Ah! le ticket. On dit le ticket. - Le ticket...» Après quelques jours de tickets, le serveur d'un restaurant regarda Jean-Benoît d'un drôle d'air: «Le quoi? - Mais le ticket... Vous savez, le machin, qui dit combien j'ai payé. Ça sort de la caisse schlickataca schlickataca schlickataca (et autres mimiques à la Louis de Funès). Le ticket, quoi. - Ah! le reçu! C'est le reçu. - Le reçu, oui.» Il y a plusieurs morales à cette anecdote. La première tient aux us et coutumes: les Français corrigent leur interlocuteur même quand le message est passé - quitte à corriger pour corriger. Cela fait partie du parcours du combattant. La seconde est qu'il existe plusieurs bonnes façons de parler le français, langue vivante, dynamique, dérangeante, troublante, en mutation permanente.