Extrait
Ce matin-là, vous ne dormiez pas. Depuis la veille au soir, votre régiment roulait vers son nouveau point de stationnement, un endroit où l'on vous débarquerait pour monter à l'assaut d'un réseau de tranchées, ou d'une redoute, ou bien encore d'un village en ruine hérissé de défenses. C'est ce qu'on réservait au 156e corps d'attaque, et à vous, sous-lieutenant Joë Bousquet de la 3e compagnie du 1er bataillon, parce que vous êtes le spécialiste des missions difficiles. On vous dépose au lever du jour sur une vaste plaine ondoyante de blés dans les parfums d'une aube de printemps. L'ennemi est là, derrières les collines, qui arrive au son du canon. On vous tient d'abord en réserve, en espérant qu'on pourra se passer de vous. Les combats font rage toute la matinée, et bientôt, il ne reste que votre division pour tenir la ligne ; derrière, c'est le grand vide, une étendue sans soldats qui court jusqu'à Paris. Alors en fin d'après-midi, on vous donne l'ordre d'occuper un bosquet qui est devenu, parce qu'il se tient sur un point haut, une forteresse imaginaire qu'il faudra tenir coûte que coûte, même si cela doit se payer un bon prix de morts et de blessés. Il fait beau, vous marchez au milieu des bleuets et des coquelicots qui font sur les immensités d'avoine et de blé des taches vives et presque joyeuses. Vous atteignez sans heurt vos positions, retranchés derrière un talus. Puis les obus commencent à pleuvoir ; les soldats ennemis arrivent, ils sont beaucoup plus nombreux que vous et leur feu est terrible.