«L'allégresse est savoir.» La formule est de Rilke et elle appelle le souvenir des joyeuses syllabes prononcées par mes lycéens quand ils ont reçu la préface de George Steiner destinée à accompagner leur recueil de poèmes, Murmures. Ils venaient d'achever la rédaction de soixante sonnets traitant du mythe de la chute. Les images infernales enflammaient les pages: l'on reconnaissait la silhouette pâle de Perséphone, l'eau verte du Styx, un cheveu blanc des Danaïdes, ou encore les chaudières violettes du christianisme. Délaissant les mythologies et les cercles de La Divine Comédie, les plus doués ont été capables de dévider la métaphore jusqu'à l'époque moderne pour convoquer l'enfer concentrationnaire. La gravité du propos ne les a pas effrayés et ils s'en sont montrés dignes au point que l'auteur d'Après Babel s'est joint à eux pour les rencontrer dans l'écriture et construire l'espoir. L'expérience était pourtant singulière: un grand professeur, membre fondateur du Churchill Collège à Cambridge, occupant après Eliot la chaire de poétique à Harvard, et animant un séminaire de littérature comparée à l'université de Genève, avait peu de chance de se lier à des élèves de Seine-Saint-Denis. Or si ces derniers ont découvert l'allégresse que pouvait procurer le savoir, George Steiner a très certainement connu celle qui consistait à l'offrir.