Le cri qui retentit dans la nuit du 4 au 5 mars 1913 réveilla Émile en sursaut. Un cri suraigu, comme une lame tranchant l'obscurité épaisse. Un cri à vous figer le sang. Il fut suivi d'un fracas épouvantable. Le petit garçon se redressa sur son lit et appela son frère d'une voix blanche: - Paul? Tu as entendu, Paul? Mais Paul dormait. Contrairement à Émile, il avait le sommeil profond. «Un sommeil de plomb, mais malheureusement pas beaucoup de plomb dans la cervelle», déplorait son père. Qu'importe ce que disait M. Bouchon, la nuit, Paul n'était là pour personne. Il y eut un nouveau bruit, un coup violent suivi d'un éboulis, et encore un cri, à moins que, cette fois-ci, ce ne soit un rire, un rire hystérique qui fit frissonner Émile. - Paul! répéta-t-il. N'obtenant pas davantage de réponse, Émile secoua son frère, d'abord avec précaution, puis plus vigoureusement, au risque de se faire sérieusement rembarrer. - Hein, quoi? grogna Paul. - Tu as entendu? - Entendu quoi? Non mais qu'est-ce qui te prend de me sauter dessus en pleine nuit? Je dors, moi. - Je sais bien, Paul, mais il se passe quelque chose de pas normal. Quelqu'un est en train de démolir l'immeuble. - Tu penses, ça ne se démolit pas comme ça, un immeuble pareil. Il y eut un autre coup. Comme si l'on s'attaquait à un mur ou à une cloison avec une masse. - Ça vient de la cour, dit Paul en se redressant avant de replonger le nez dans son oreiller. Émile jaillit de son lit et se précipita à la fenêtre. La nuit était violette. - Je ne vois rien. - C'est allumé chez la folle? demanda Paul. -Je crois bien. - Comment, tu «crois bien»? - C'est difficile à dire, tu sais comme moi que les volets sont toujours fermés. Mais oui, je crois voir une lueur.