Je fais partie de l'une de ces générations - nous sommes encore nombreux, mais nos jours sont comptés, étant nés entre 1910 et 1945 - qui peut affirmer: «J'ai connu un monde sans télévision.» Quand je raconte ça à des moins de 20 ans, ils ont l'air ahuris. Eux qui ne peuvent imaginer un monde sans HD, sans écran plat, sans téléphone portable, sans PC, sans Internet, sans console de jeux, ils m'observent comme un genre de dinosaure. Au lieu d'en rire, je me prends 20 ans dans la vue. Ce qui, vous en conviendrez, alors que je viens de passer le cap des 70 ans, commence à faire lourd. Parfois, je lis dans leurs yeux une sorte d'espoir un peu fou: «Un monde sans télévision? Vous voulez dire, un monde sans Michel Drucker?» Eh bien oui, cela a existé! D'autant que ma première apparition dans le petit écran remonte (seulement) à la fin de l'année 1964. Rien que d'y penser, j'en tremble encore. D'abord parce que j'avais un trac fou, dont le souvenir est gravé dans mon esprit. Ensuite, parce que je réalise qu'en 2014 je fêterai mon demi-siècle de télévision! Un monde sans télévision... C'étaient les années 1950. Dans mon bocage normand natal, on avait entendu parler de cette nouveauté - l'une des plus grandes inventions du XXe siècle -, mais qui ne concernait à l'époque que quelques milliers de Parisiens. J'avais 8 ou 10 ans, je ne m'en souciais guère: j'avais assez à faire avec mes premiers échecs scolaires et les palmarès de mes idoles, footballeurs et champions cyclistes, dont je suivais les exploits à la radio. C'était la campagne, aucun de mes amis n'avait la télévision, qui était en ces temps reculés un meuble imposant, très onéreux, que nous allions admirer, sans trop comprendre à quoi il pouvait servir, dans les vitrines de magasins d'électroménager. Comme celui de l'avenue de la Gare, à Vire, où je vis, parmi des centaines de badauds, les images en gris et blanc tremblotant du couronnement de la reine Elisabeth II, le 2 juin 1953... Quelques années plus tard, un téléviseur est entré au domicile d'Abraham Drucker, mon père, médecin de campagne. Événement considérable et, en ce qui me concerne, coup de foudre immédiat, prémices d'un amour toujours intact à l'heure où j'écris ces lignes, même si l'idée d'y faire carrière était, à ce moment précis, rigoureusement inimaginable! Nul ne pouvait prévoir à cette date combien l'irruption de l'appareil, dans leur cadre domestique, allait changer la vie des gens. Symbole de réussite dans les années 1960, avec la machine à laver et le Frigidaire, la possession d'un téléviseur s'est au fil du temps banalisée: 98,2 % de la population française est désormais équipée d'au moins un poste; en 2011, la consommation moyenne a battu tous les records en passant de 3 heures 32 à 3 heures 47 par jour! En six décennies, ce sont des centaines, des milliers d'émissions, dans tous les styles, qui ont accompagné la vie des Français, qui leur ont offert une ouverture, une fenêtre sur le monde. Ou plutôt sur des mondes: l'information, le sport, les idées, les variétés, les jeux, les animaux, l'aventure, la nature, la culture, etc. La gestation de ce livre couvre trois années. Tout commence par un défi, lancé en 2009 par notre éditeur: «Quelles sont d'après vous les émissions mythiques de l'histoire de la télévision française? Combien y en a-t-il? Pourriez-vous en dresser la liste?» Gilles Verlant et moi avons relevé ce premier défi avec joie, même si nous pressentions qu'il s'agissait de la tâche la plus délicate. Nous avons organisé des séances de travail, au cours desquelles nous nous sommes d'abord lancé des titres en respectant deux règles essentielles: couvrir toute l'histoire de la télévision, de 1950 à nos jours, et être le plus éclectique possible, en faisant abstraction de notre seule expérience. Notre choix correspond à tous les genres, à tous les styles de télévision, sans une once de snobisme ou de parti pris. Tout en réalisant qu'une part de subjectivité, que nous espérons minime, est entrée dans notre sélection; parfois, à contrecoeur, nous avons préféré telle émission à telle autre, qui nous semblait plus représentative, plus novatrice. Chaque génération a ses émissions mythiques: ni Gilles ni moi, malgré nos 15 ans de différence, n'appartenons au coeur de cible de L'île aux enfants, du Club Dorothée ou de Loft Story, par exemple. Mais nous savons l'importance de ces programmes; il n'était pas question de les oublier!