On trouve dans le présent volume des Œuvres complètes les quatre premières pièces de Kleist (La famille Schroffenstein ; Robert Guiscard ; La Cruche cassée ; Amphitryon) ainsi que leurs variantes. Les quatre autres seront regroupées dans le tome IV (Penthésilée ; La petite Catherine de Heilbronn ; La bataille d'Arminius ; le Prince de Hombourg).
Dans leur diversité même, ces pièces reprennent, et varient, un thème commun : la recherche de la vérité ou plutôt la force des obstacles qui empêchent d'atteindre la vérité, comme si l'erreur en était le ressort dramatique. Comme sous l'effet d'une invincible fatalité, une vérité d'apparence finit toujours par se révéler mirage ou fraude.
Toutes ces intrigues se déroulent pourtant dans un monde ordonné, voire policé, où règnent une loi et des règles unanimement reconnues : cadres et contraintes qui, aussi solides soient-ils, ne peuvent empêcher l'erreur ; bien plus, ils la provoquent et la nourrissent, de façon aussi paradoxale qu'insidieuse. On peut faire le mal en voulant le bien ; on peut être injuste à force de vouloir faire triompher la justice ; on peut même tuer ce qu'on aime par-dessus tout. Le savoir devient synonyme de fausseté et nombreux sont les personnages de Kleist à se brûler pour s'être donné pour guides les lumières de la raison.
Comprendre le monde, c'est comprendre l'autre et se comprendre soi-même ; or une malédiction semble peser sur la compréhension rationnelle et ceux qui s'acharnent à la poursuivre. L'autre est par définition une étrangeté, une énigme irréductible au savoir - mais pas à la connaissance. Car il existe un moyen d'approcher l'autre, de découvrir son mystère ; mais il est si périlleux que même les plus hardis chefs de guerre, de Guiscard à l'Electeur, préfèrent battre en retraite ou pervertir le désir plutôt que d'y recourir. Ce moyen, c'est la confiance et l'abandon qui s'expriment par le langage du cœur, surtout chez les personnages féminins. On a souvent accusé Kleist de misogynie. La lecture de ces pièces nous prouve, si besoin en était, le contraire.