Extrait
Rûn
La flèche jaillit dans le silence glacé. Frappa Gor à la hanche, juste au-dessus de la ceinture. Le vieux chef n'eut pas un cri. Il lâcha sa massue de pierre, tomba sur les genoux, tenta, dans un ultime effort, d'arracher la flèche ancrée dans sa chair. La douleur le plia en deux : il resta un instant le front appuyé sur le sol, comme brisé, puis il bascula sur le flanc, les mains toujours crispées sur la hampe. Et ne bougea plus.
Le soleil était déjà haut quand les femmes sortirent du village. Elles franchirent l'enceinte constituée par de jeunes troncs fichés dans le sol et se dirigèrent en colonne vers la rivière, les bras chargés d'épieux et de vases en cuivre sans anse, en forme de cloche retournée. Elles étaient vêtues d'épais vêtements de peau qui rendaient leur démarche pesante. Des bottes taillées dans la fourrure d'ours leur montaient aux genoux, maintenues par des lanières entrecroisées. Certaines allaient tête nue, d'autres avaient ramené leur chevelure sous d'amples capuchons qui leur masquaient la moitié du visage. Quelques enfants trottinaient devant elles.
Tout autour, les montagnes semblaient s'incliner vers la rivière et découpaient leurs sommets enneigés dans le bleu limpide du ciel, telle l'énorme épine dorsale d'une bête préhistorique. La chaîne du Mercantour, du côté du couchant, était un alignement de pics, d'aiguilles presque transparentes, un univers bouleversé de rochers et de glace se renvoyant les feux blancs du soleil comme dans un jeu de miroirs fous. Les Ligures l'appelaient les «Lances des dieux» parce que, selon eux, c'était la dernière limite entre le monde des hommes et celui des divinités.
L'hiver touchait à sa fin. L'air était sec et si froid qu'il donnait l'impression d'être tranchant.
Les femmes s'arrêtèrent au bord de la rivière gelée. Elles déposèrent les vases, s'assurèrent de la dureté de la couche de glace du bout de leurs épieux, et se risquèrent sur le cours d'eau jusqu'à une longueur d'arc. Alors elles levèrent les épieux et frappèrent la glace jusqu'à ce qu'elle se brise. Elles recueillirent tous les morceaux - même les éclats les plus infimes qu'elles ramassaient du plat de la main comme s'il se fût agi de poussière de verre - et en remplirent les récipients.
Or, pendant que les femmes prélevaient les blocs de glace, la petite Oda s'était écartée de la rive et se dirigeait vers un massif de hêtres rendus luisants par le givre. Elle s'arrêta tout à coup. Là-bas, à mi-chemin entre le bois et la rivière, quelque chose venait d'accrocher son regard. Quelque chose d'insolite. Un tas. Une forme immobile au milieu des rochers. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .
La flèche jaillit dans le silence glacé. Frappa Gor à la hanche, juste au-dessus de la ceinture. Le vieux chef n'eut pas un cri. Il lâcha sa massue de pierre, tomba sur les genoux, tenta, dans un ultime effort, d'arracher la flèche ancrée dans sa chair. La douleur le plia en deux : il resta un instant le front appuyé sur le sol, comme brisé, puis il bascula sur le flanc, les mains toujours crispées sur la hampe. Et ne bougea plus.
Le soleil était déjà haut quand les femmes sortirent du village. Elles franchirent l'enceinte constituée par de jeunes troncs fichés dans le sol et se dirigèrent en colonne vers la rivière, les bras chargés d'épieux et de vases en cuivre sans anse, en forme de cloche retournée. Elles étaient vêtues d'épais vêtements de peau qui rendaient leur démarche pesante. Des bottes taillées dans la fourrure d'ours leur montaient aux genoux, maintenues par des lanières entrecroisées. Certaines allaient tête nue, d'autres avaient ramené leur chevelure sous d'amples capuchons qui leur masquaient la moitié du visage. Quelques enfants trottinaient devant elles.
Tout autour, les montagnes semblaient s'incliner vers la rivière et découpaient leurs sommets enneigés dans le bleu limpide du ciel, telle l'énorme épine dorsale d'une bête préhistorique. La chaîne du Mercantour, du côté du couchant, était un alignement de pics, d'aiguilles presque transparentes, un univers bouleversé de rochers et de glace se renvoyant les feux blancs du soleil comme dans un jeu de miroirs fous. Les Ligures l'appelaient les «Lances des dieux» parce que, selon eux, c'était la dernière limite entre le monde des hommes et celui des divinités.
L'hiver touchait à sa fin. L'air était sec et si froid qu'il donnait l'impression d'être tranchant.
Les femmes s'arrêtèrent au bord de la rivière gelée. Elles déposèrent les vases, s'assurèrent de la dureté de la couche de glace du bout de leurs épieux, et se risquèrent sur le cours d'eau jusqu'à une longueur d'arc. Alors elles levèrent les épieux et frappèrent la glace jusqu'à ce qu'elle se brise. Elles recueillirent tous les morceaux - même les éclats les plus infimes qu'elles ramassaient du plat de la main comme s'il se fût agi de poussière de verre - et en remplirent les récipients.
Or, pendant que les femmes prélevaient les blocs de glace, la petite Oda s'était écartée de la rive et se dirigeait vers un massif de hêtres rendus luisants par le givre. Elle s'arrêta tout à coup. Là-bas, à mi-chemin entre le bois et la rivière, quelque chose venait d'accrocher son regard. Quelque chose d'insolite. Un tas. Une forme immobile au milieu des rochers. --Ce texte fait référence à l'édition Broché .